Retranscription de l'épisode
Portishead « Dummy »
(1994)
EN QUELQUES MOTS
A la fin de l’été 94, surgit de nulle part une petite merveille baptisée « Dummy ». Une sorte de mariage de la soul la plus noire, du jazz le plus mélancolique et des musiques de films les plus romantiques. Avec Portishead, la musique indépendante change de décor.
Porté par les titres “Numb”, “Sour Times”, “Roads” et bien sûr “Glory Box”, le petit groupe de Bristol va rapidement se retrouver sur le devant d’une nouvelle scène fraîchement baptisée le “trip hop” et devenir un véritable phénomène.
Couronné d’un incroyable succès, le disque va non seulement contribuer à l’éclosion d’un nouveau style musical mais va aussi ouvrir la brèche à d’autres labels et d’autres groupes de Morcheeba à James Blake, en passant par Jay-Jay Johanson ou encore Goldfrapp.
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Retour en 1994
Voilà pour les 11 titres de Dummy. Alors, au départ il n’y en avait que 10, puis très vite ils ont ajouté « It’s a Fire », qui a toute sa place sur l’album. Aujourd’hui, certaines rééditions comportent même 12 ou 13 titres, enfin bref. Dummy sort le 22 août 1994, en CD, cassette et vinyle, sur le label indépendant Go ! Beat (qui appartient maintenant à Universal).
On est en 1994, c’est une époque où le rock « classique » commence à faiblir. Le grunge s’éteint, et sa tête d’affiche avec. Mais trois phénomènes vont réécrire un présent et un avenir au rock et à ses dérivés : Portishead avec Dummy, Jeff Buckley avec Grace et Beck avec Mellow Gold.
Pendant ce temps-là au Hit Machine, on passe en boucle « Foule sentimentale » d’un certain Alain Souchon, « Seven Seconds » de Youssou N’Dour et Neneh Cherry, et bien sûr « Happy Nation » de nos copains suédois d’Ace of Base ! Il y a aussi de grandes chances que vous soyez allé voir au cinéma cette année-là Le Roi lion, Forrest Gump, Léon et Pulp Fiction, la Palme d’or 94.
Allez, on va commencer par faire un petit tour de table et rembobiner vos souvenirs.
La story de Portishead
Manu : Sans transition, on va revenir maintenant avec toi Olivia sur la story de Dummy, l’album qui va révéler au monde Portishead ! Il sort donc le 22 août 1994…
Olivia : Oui, et je trouve ça assez ironique justement pour un album qui évoque la mélancolie de la fin de l’été. Ce moment, un peu hors du temps, qu’on adore détester. Le 22 août, en général, t’as encore mal à tes coups de soleil mais t’as déjà l’angoisse de l’automne qui arrive trop rapidement.
Et puis, cette semaine du 22 août 94, elle est un peu particulière quand même, parce que le lendemain c’est Grace de Jeff Buckley qui arrive dans les bacs.
Fallait quand même avoir un gros gros moral !
Originaire du sud-ouest de l’Angleterre, Portishead connaît une géométrie assez variable au fil des années. Mais le noyau dur, ça reste Geoff Barrow, Beth Gibbons et Adrian Utley !
Portishead, c’est aussi ce nom assez mystérieux, qui est en fait celui d’une petite ville anglaise à 20 km de Bristol, en face du pays de Galles. C’est là qu’a grandi Geoff Barrow. Pendant son adolescence, c’est d’abord à la batterie qu’il se dédie. Il joue dans des petits groupes de rock par-ci par-là. Il s’essaye aussi au hip-hop. Et puis, au début des années 90, il devient assistant opérateur aux studios Coach House à Bristol. Il côtoie notamment Massive Attack durant l’enregistrement de Blue Lines, en 1991, autre album phare du trip-hop. Il croise également Tricky et Neneh Cherry, pour laquelle il compose et coproduit le morceau « Somedays », en 1992.
INSERT — Neneh Cherry, « Somedays »
https://www.youtube.com/watch?v=eki5q0qm2ls
Manu : Tu viens d’évoquer Tricky, Massive Attack, la ville de Bristol… On avait déjà eu l’occasion de parler de tout ça dans un précédent épisode, mais je veux bien que tu nous redonnes quelques éléments de contexte. Parce que ce qu’il va se passer là-bas est quand même un peu fou.
Olivia : En effet, au début des années 90, on assiste à la naissance d’un mouvement culturel qui va trouver son épicentre à Bristol. Marquée par son passé esclavagiste, Bristol est une ville multiculturelle, hyper créative. Très vite, une scène underground militante et engagée s’y installe, notamment dans le quartier de Saint Paul, l’enclave jamaïcaine. Ce terreau super fertile va permettre l’émergence du street art, avec Banksy notamment, de la musique électro… et donc de ce qu’on va appeler le « trip hop », avec des groupes comme Massive Attack, Tricky et évidemment Portishead.
Au départ, le terme de trip-hop est assez péjoratif. Il apparaît pour la première fois dans le magazine anglais Mixmag, plutôt pour se moquer de cette fusion entre dub, jazz et soul, un peu dépressive. L’idée du trip-hop est de procurer une émotion transcendante. En gros, on tripe sur du hip-hop… trip-hop. T’as compris ?!
Cette version psychédélique du hip-hop va passionner les labels, qui dès 94 le voient comme la première alternative valable à la domination américaine de la musique.
On écoute un petit extrait de « Midnight in a Perfect World » de DJ Shadow, dont l’album Endtroducing est souvent cité comme le parfait exemple de ce qu’est le trip-hop :
INSERT — DJ Shadow, « Midnight in a Perfect World »
https://www.youtube.com/watch?v=InFbBlpDTfQ
Manu : Mais revenons un peu à l’histoire de Portishead, qui va donc grandir et évoluer dans ce contexte hyper inspirant pour des jeunes musiciens.
Olivia : Dès qu’il a du temps libre, Geoff Barrow bricole et enregistre sa propre musique. À la recherche d’une chanteuse, il auditionne plusieurs candidates sans succès.
Et puis, petit miracle de la vie : Geoff Barrow et Beth Gibbons se rencontrent en effet en 1991 lors d’un atelier organisé par… le pôle emploi de Bristol. Comme ils sont les seuls à avoir une activité en lien avec la musique, forcément ça les rapproche.
Il faut dire que depuis plusieurs années, Beth Gibbons écume la scène des pubs de Bristol avec un petit groupe qui reprend les tubes de Janis Joplin, dont elle est absolument fan. Séduit par la voix de Beth, Geoff lui propose de monter un groupe ensemble. Elle accepte : Portishead est né. J’ai envie de dire : merci Pôle emploi !
Ensemble, ils commencent à composer, lui se chargeant de la musique, elle de l’écriture des paroles. Parmi ces premiers morceaux figure « Sour Times », dans lequel Barrow veut insérer une partie de guitare. Il s’adresse alors à Adrian Utley, un guitariste de la scène jazz.
Grégoire, dans le rôle d’Adrian Utley : « Ça faisait un petit moment que j’évoluais dans la sphère du jazz, je jouais avec de très bons musiciens mais je m’ennuyais. J’étais en quête d’autre chose, je ne voyais plus quoi faire de différent dans le jazz. Et puis au début des années 1990, j’ai découvert le hip-hop, de nouvelles façons de faire de la musique. J’étais prêt pour ça, prêt pour une nouvelle aventure. La rencontre avec Geoff a été une sorte d’épiphanie, dans un rapport de très grande stimulation réciproque. »
Olivia : Le trio s’attelle à l’enregistrement des premières maquettes avec l’ingénieur du son Dave McDonald, pilier de la scène de Bristol. L’apport de celui-ci est tel qu’il est souvent considéré comme le quatrième membre du groupe. Petit à petit, les démos attirent l’attention de plusieurs maisons de disques et un contrat est signé en 1993 avec Go ! Beat, un label londonien indépendant plutôt pop. Dès lors, Barrow, Gibbons, Utley et McDonald se lancent dans la conception d’un album, avec notamment le batteur Clive Deamer, qui va devenir un membre scénique régulier pour les tournées.
Manu : Et puis après des mois en studio, Dummy sort le 22 août 1994, précédé des singles « Numb » en juin et « Sour Times » début août.
INSERT — Portishead, « Sour Times »
https://www.youtube.com/watch?v=VoSoZyiHZ6o
Olivia : Tony Crean, en charge du marketing du groupe chez Go ! Beat, va mettre en place un plan promo assez surprenant et énigmatique, un peu à l’image du groupe : il utilise juste le « P » de Portishead sur plusieurs types de supports, sans donner plus d’explication. Il l’imprime sur des boîtes d’allumettes distribuées dans les clubs de Londres, mais aussi sur des mannequins peints en bleu disposés autour de Londres (ce qui va d’ailleurs provoquer quelques appels à la ligne antiterroriste de la part de gens un peu inquiets). Il va aussi projeter ce grand « P » mystérieux non loin du QG du MI6, les services secrets anglais.
Côté presse, le spleen envoûtant de la voix de Beth Gibbons suscite l’enthousiasme en Grande-Bretagne. L’album fait aussi succomber les journalistes en France, où le groupe donne son tout premier concert international, aux Trans Musicales en novembre 1994.
Et juste pour le plaisir, je vous propose d’écouter leur tout premier passage télé en France, au même moment, dans l’émission « Nulle part ailleurs », présentée par Antoine de Caunes :
INSERT — Portishead, « Glory Box » (live, Nulle part ailleurs)
https://www.youtube.com/watch?v=KC8LrtOk5A4
À sa sortie, la presse française est unanime. Dans Les Inrocks, JD Beauvallet évoque une « fracassante entrée en matière […] À son rythme, absent, [l’album] tient d’un bout à l’autre en haleine, profond, riche et impressionnant comme peu de disques le seront cette année. Cette décennie. »
Couronné par le prestigieux Mercury Music Prize en 1995, Dummy réalise en outre des ventes considérables : il totalise aujourd’hui près de quatre millions d’exemplaires écoulés !
En 2019, à l’occasion des 25 ans de l’album, Geoff Barrow explique dans une interview aux Inrocks comment il a géré ce succès avec beaucoup de distance et surtout la volonté de garder le contrôle :
Manu, dans le rôle de Geoff Barrow : « Je n’ai jamais pensé que j’étais doué pour quoi que ce soit. J’étais encore très jeune à l’époque, pas du tout assuré. Pour moi, le succès de Dummy, ça voulait dire : “Oui, tu peux faire quelque chose de bien.” Par la suite, ça nous a aussi permis de faire les choses comme nous le voulions, sans contrainte. Nous n’avons jamais eu autour de nous de personnes chargées de prendre des décisions à notre place. Nous avons toujours pris nos propres décisions et construit nous-mêmes notre chemin. »
Beth Gibbons reviendra, elle aussi, sur le succès de Dummy en 95, quelque temps après la sortie du disque :
Fanny, dans le rôle de Beth Gibbons : « Je ne prends rien au sérieux, ni la presse ni le groupe. J’analyse tout ce qui nous arrive avec une grande froideur : je sais que dans un an ou deux, les gens ne s’intéresseront plus à Portishead. Les journalistes seront repartis, à la poursuite du nouveau groupe à la mode. Et ce jour-là, je veux pouvoir me regarder dans une glace, pouvoir me dire que j’ai été honnête, franche, sincère. Je ne veux pas me retrouver seule et misérable, dans le rôle de la petite star déchue… J’ai accepté cette interview dans le seul but d’aider Geoff (Barrow, le musicien du duo), qui se tape tout le boulot depuis des mois. Au départ, nous nous étions mis d’accord : il donnait les interviews et je posais pour les photos. Lorsque les premiers journalistes sont venus nous rencontrer à Bristol, j’éclatais de rire dès qu’on me posait une question. Je devenais toute rouge, j’étais obligée de quitter la pièce. Il y avait un tel décalage entre l’idée que les journalistes se faisaient du groupe et la réalité. »
Olivia : Après cet accueil triomphal, le groupe se retrouve propulsé roi du trip-hop. Un peu malgré eux, refusant d’adhérer au mouvement ou de se laisser enfermer dans une case. Pour eux, le trip-hop, ça ne veut rien dire, c’est juste une façon de catégoriser. Ils n’ont jamais voulu à tout prix sonner comme Massive Attack ou Tricky. Ils ont avant tout cherché à tracer une voie personnelle.
Les radios et les chaînes de télé musicales diffusent massivement l’album, en particulier les trois singles « Sour Times », « Numb » et « Glory Box ». Le cinéma et la publicité se sont également approprié leur musique. On entend par exemple « Glory Box » dans Chacun cherche son chat (1996) de Cédric Klapisch et dans Beauté volée (1996) de Bernardo Bertolucci, ainsi que dans une pub pour le parfum Champs-Élysées de Guerlain, avec Sophie Marceau.
Disque phare et absolument iconique pour toute une génération, Dummy va influencer quantité de musiciens, de Morcheeba à James Blake, en passant par Jay-Jay Johanson, Alpha, Burial ou encore Goldfrapp. Plus de 25 ans après sa sortie, ce pur concentré de mélancolie n’a rien perdu de son pouvoir enivrant.
Le making-of de "Dummy"
Manu : On part maintenant en studio avec toi Grégoire pour tenter de comprendre comment Dummy a été enregistré, et le moins que l’on puisse dire, c’est que Portishead n’a reculé devant rien pour créer une véritable expérience sonore avec cet album :
Grégoire : Oui, écouter Dummy, c’est avoir l’impression d’être un archéologue qui vient de déterrer une vieille cassette audio enfouie sous terre, l’impression d’être hors du temps, et ce dès les premières secondes avec « Mysterons », morceau nimbé de mystère justement, et qui annonce clairement la couleur sombre de l’album.
INSERT — Portishead, « Mysterons »
On est tout de suite plongé dans l’ambiance gothique de Dummy avec ce son de thérémine, vous savez, ce drôle d’instrument avec une antenne dont on joue en agitant la main pour modifier la hauteur de la note. En réalité, même si Portishead utilisera un véritable thérémine plus tard en concert, il s’agit ici d’un son de clavier, plus exactement d’un Roland SH-101, un modèle bon marché très populaire dans les années 90 parmi les musiciens électro, parce qu’accessible et relativement facile à utiliser.
Manu : Mais plus important que le matériel utilisé, ce sont les techniques d’enregistrement complètement folles du groupe qui vont façonner le son de Dummy…
Grégoire : Dans les studios State of Art, un petit studio de Bristol utilisé avant tout par les groupes débutants et où la majeure partie de l’album est enregistrée entre 1993 et 1994, le groupe s’essaye pendant 18 mois à toutes sortes d’expérimentations. Par exemple, Portishead ne se contente pas de sampler d’autres musiciens, il se sample lui-même en quelque sorte.
Ça commence avec le batteur Clive Deamer, qui joue quelques rythmes un peu breakbeats et groovy. Ces riffs de percussions sont enregistrés sur bande. Puis Geoff Barrow faisait presser les enregistrements sur vinyle pour les réutiliser ensuite, mais pas en l’état : le vinyle était d’abord martyrisé, jeté au sol, déformé pour créer ces légères dissonances et ces craquements caractéristiques. Le tout était ensuite échantillonné pour servir de matière sonore. D’autres parties instrumentales du disque ont également reçu ce traitement de choc, dont la guitare sur « Mysterons ».
Manu : D’ailleurs il y a une anecdote assez marrante, c’est que plusieurs fois t’as eu des mecs qui ont acheté le CD et qui sont allés le rendre parce qu’il avait plein de craquements de vinyle dedans ! Sur un CD, ça n’a aucun sens ! Enfin bref, le groupe ne s’arrête pas là et multiplie les procédés hyper inventifs.
Grégoire : On peut citer l’utilisation et le bouncing sur des kilomètres de bandes analogiques, la réamplification de la batterie à l’aide d’un ampli bas de gamme, ou encore l’utilisation d’un émetteur FM pour faire passer le chant par un vieux poste de radio des années 1960. Enfin, le groupe s’est aussi servi d’un dictaphone pour enregistrer ce son de guitare sur le morceau « Strangers »…
INSERT — Portishead, « Strangers »
Manu : Dummy, c’est un disque hyper riche musicalement qui va bien au-delà du trip-hop.
Grégoire : Oui, dans ce disque il y a aussi du jazz, de la musique soul. Il faut se rappeler que le guitariste Adrian Utley, à l’origine, c’est un guitariste de jazz, et je pense que cela s’entend beaucoup sur Dummy, qui regorge de sons de claviers utilisés dans la musique des années 60 et 70, comme le fameux Fender Rhodes ou encore l’orgue Hammond.
Autre élément très frappant : la voix de Beth Gibbons a été enregistrée avec un micro AKG C414 qui contient la même capsule qu’un autre micro utilisé par Frank Sinatra et Billie Holiday, procurant cette sensation de chaleur et d’intimité propre à ces grandes voix du jazz. Cette passion pour le jazz mais aussi pour les musiques de film va véritablement guider le cheminement musical du groupe pendant la gestation de l’album, comme l’expliquent Geoff Barrow et Adrian Utley dans une interview accordée dans le cadre du festival de Montreux en 2015 :
INSERT — Portishead, interview au Montreux Jazz Festival (2015)
Adrian Utley : « On apporte à notre musique notre histoire et nos désirs. On a beaucoup écouté de musiques de films à l’époque, certains de ces morceaux avaient des sonorités jazz. Notre groupe préféré, c’est sans doute The Wrecking Crew, qui étaient tous des musiciens de jazz. Oui, on ne peut pas échapper à son histoire et à ses instincts harmoniques. »
Geoff Barrow : « Comme le disait Adrian, on a beaucoup été inspirés par les musiques de films mais aussi par les albums de hip-hop conçus à partir de samples de jazz. On peut dire que notre musique entretient une relation discontinue avec le jazz. »
Petite parenthèse sur le Wrecking Crew, évoqué par Adrian Utley comme une influence majeure : en fait, il s’agit d’un groupe informel de musiciens de studio venus du jazz, réputés pour leur professionnalisme et leur créativité, qui vont littéralement faire la musique américaine des années 60. Une poignée de mercenaires emmenée par le batteur Hal Blaine, qu’on entend chez Elvis Presley, Simon & Garfunkel, The Beach Boys, The Mamas & The Papas ou encore sur les disques de Phil Spector. On peut aussi citer la bassiste Carol Kaye : Pet Sounds, c’est elle ; « These Boots Are Made for Walkin’ » de Nancy Sinatra, c’est elle ; « The Beat Goes On » de Sonny & Cher, c’est encore elle. Ils collaborent avec les plus grands de l’époque, de Quincy Jones à John Williams en passant par Michel Legrand. Fin de la parenthèse.
Manu : C’est vrai qu’il y a un côté très cinématographique dans la musique de Portishead, cela s’entend notamment dans les samples utilisés sur Dummy.
Grégoire : Oui, voici deux exemples pour finir en beauté. On commence avec un maître de la musique de film, Lalo Schifrin (Enter the Dragon, Mission : Impossible et j’en passe, et des meilleurs). Cette fois, Portishead est allé digger dans une compilation de morceaux du compositeur américano-argentin pour leur morceau « Sour Times », reconnaissable entre mille avec ce son de cymbalum, un instrument à cordes frappées utilisé dans les musiques traditionnelles d’Europe de l’Est. Le titre original s’appelle « Danube Incident ».
INSERT — Lalo Schifrin, « Danube Incident »
Il y a un son à la James Bond absolument génial dans ce morceau, et plus globalement une atmosphère de thriller sur cet album qui évoque beaucoup le cinéma des années 60 et 70.
Dernier exemple avec le titre « Ike’s Rap II » d’Isaac Hayes. Ce n’est pas une musique de film à proprement parler, mais dans ce titre hyper langoureux et dramatique, le pape du label Stax s’adresse directement à sa petite amie pour lui demander pardon pour son mauvais comportement. Il y a un storytelling, ce côté dramatique qui peut faire penser à une bande originale. Vous allez l’entendre : Portishead n’a pas samplé les violons tels quels, les trois différents riffs ont été réagencés pour créer le thème de « Glory Box ».
INSERT — Isaac Hayes, « Ike’s Rap II » / Portishead, « Glory Box »
Alors, il y a une histoire marrante à ce sujet : c’est que Tricky a lui aussi utilisé ce même sample d’Isaac Hayes sur « Hell Is Round the Corner » ! On va l’écouter tout de suite.
INSERT — Tricky, « Hell Is Round the Corner »
Coïncidence ? Je ne crois pas. En tout cas, le doute est permis, puisque le titre de Tricky sort en 1995 et que lui ne s’est pas foulé, il a repris les violons en l’état. Geoff Barrow raconte dans une interview qu’il a fait écouter à Tricky la démo de « Glory Box » sur son autoradio, en marge d’une soirée organisée par leurs managers (parce que oui, c’est Fruit Management qui les représente), et puis qu’un jour il a découvert « Hell Is Round the Corner ». Et que depuis, bizarrement, ils ne sont plus potes !
Toute cette histoire est donc très mystérieuse, tout comme cette pochette de Dummy, Fanny. T’as vu un peu la transition ? Tu l’as senti venir ?
L’univers visuel de Portishead
Fanny : Pour commencer, j’aimerais qu’on fasse un petit test ensemble. Fermez les yeux. Imaginez-vous un fond uni, genre noir ou encore mieux : bleu nuit. Au centre de ce fond, on va dessiner un rectangle blanc, juste la bordure qui forme comme un cadre. Et au milieu de ce rectangle blanc, on va mettre un P majuscule. Est-ce que vous les voyez ? Le rectangle et le P blancs sur fond bleu…
Cette image que vous venez tous de visualiser, yeux fermés, ça ressemble foutrement à un panneau de signalisation qui vous indique l’entrée du parking, et pourtant non, c’est pas ça du tout. C’est le logo de Portishead.
Donc pour répondre à ta question Manu, oui, moi aussi l’univers visuel du groupe je le trouve hyper énigmatique, à commencer par ce logo froid, minimaliste, à la fois simple et super efficace en même temps.
Ce logo, c’est le designer anglais Marc Bessant, un proche de Geoff Barrow, qui l’a dessiné aux tout débuts du groupe. Il explique dans une interview pour le site 333sound.com qu’il n’y avait pas de plan prédéfini, mais une nécessité d’avoir sous la main des images à diffuser auprès du public. Il dit :
Grégoire, dans le rôle de Marc Bessant : « Si je me rappelle bien, le “P” venait d’un vieux logo Philips présent sur un équipement de Geoff qui traînait par là, ça a fait boule de neige pour finalement gagner en vitesse et devenir l’emblème reconnaissable que ce caractère solitaire est aujourd’hui. »
Bon, maintenant qu’on a mis le point sur le Pi, passons aux choses sérieuses. La pochette de l’album Dummy, à quoi elle ressemble ?
C’est fou comme parfois un objet nous est familier, évident, le CD traîne là sous nos yeux depuis toujours et pourtant on n’a jamais pris bien le temps de le voir. Bah moi avec Dummy, j’ai cette sensation-là.
En haut et en bas, de manière assez équilibrée, on a deux bandes bleu foncé, à nouveau. Sur la bande du haut est inscrit le nom du groupe en lettres majuscules blanches.
Sur la bande du bas, Dummy, en capitales aussi, mais en défonce blanche, détouré.
Manu : Je te coupe une seconde d’ailleurs pour commenter ce titre « Dummy », dont il y a plusieurs lectures possibles. Dans son livre éponyme, R. J. Wheaton explique que ça peut être traduit à la fois par « dumb », qui veut dire muet, mais « dummy », c’est aussi une tétine pour les bébés, un pantin, un idiot, un mannequin pour présenter des fringues dans un magasin… On ne sait pas exactement quel sens de « dummy » comprendre ici.
Fanny : Oui, il y a toujours beaucoup de mystère chez Portishead. Pour revenir à la pochette, qui ne nous aide pas beaucoup plus sur ce que « Dummy » peut vouloir dire, au centre de la compo on a une photo d’assez mauvaise qualité, très pixelisée, un peu crado. C’est le portrait d’une femme, assise dans la pénombre sur une chaise au milieu d’une pièce éclairée par quelques spots très lumineux qui forment comme des halos. Elle porte une robe traditionnelle chinoise en soie avec un col mao boutonné, vous savez, ce genre de robe hyper chic et sexy qu’on voit dans In the Mood for Love de Wong Kar-wai par exemple…
Manu : Bon, trêve de suspense, je dois vous divulgâcher un truc, cette femme, c’est Beth Gibbons…
Fanny : Oui, c’est Beth, on la croirait tout droit sortie d’un film de David Lynch. Le truc intéressant, c’est qu’elle ne sort pas d’un film de Lynch mais bien d’un film quand même, un court métrage expérimental de 11 minutes, réalisé par Alexander Hemming en 1994 sur une idée originale de Portishead, et qui a pour titre To Kill a Dead Man.
À ce sujet, Geoff Barrow a déclaré au magazine Billboard :
Grégoire, dans le rôle de Geoff Barrow : « On s’est dit qu’on allait faire un film, plutôt qu’un clip normal de musique pop. Comme ça, on pourrait ensuite isoler des images du film et les utiliser comme artwork pour l’album. Cela voulait dire aussi qu’on allait pouvoir écrire une bande originale de 10 minutes, ce qu’on n’aurait jamais eu l’opportunité de faire autrement. Je n’aime pas l’idée que tant d’argent soit utilisé pour des clips, alors qu’il y a autant de réalisateurs de films qui sont en galère. »
Fanny : Ce film est assez central dans l’œuvre de Portishead, parce qu’on va effectivement retrouver des visuels qui en sont tirés sur la pochette des singles « Numb », « Sour Times », « Glory Box », sur la pochette de Dummy même, on vient de le dire. Et puis il y a aussi le clip de « Sour Times », qui est en fait un montage de différentes séquences de To Kill a Dead Man.
Manu : OK, et de quoi il parle, ce film ?
Fanny : Alors déjà, il faut savoir que tous les membres de Portishead jouent dedans, et que rétrospectivement ils ont un peu honte de leur prestation d’acteur. Quand tu regardes la vidéo sur YouTube, il y a un disclaimer en intro qui dit un truc genre : « Déso, on ne s’était pas rendu compte à quel point c’est difficile de jouer, d’écrire et de concevoir un film. »
L’histoire, c’est celle d’un homme joué par Adrian Utley, qui engage un tueur à gages (Geoff Barrow) pour simuler son propre assassinat en public sous les yeux de sa femme, dans le but de la rendre folle. La femme, jouée par Beth Gibbons, perd effectivement la boule, on la voit à l’hôpital en train de revivre cet événement traumatique.
Dans une autre scène, on la voit aussi en larmes, avec le mascara dégoulinant sur les joues, dans une pièce blanche avec un pied à perfusion derrière elle. C’est cette image précisément qui se retrouve sur la pochette de Dummy.
Bon, toujours est-il que la femme finit par se remettre et se rendre compte de la supercherie. Elle décide alors d’embaucher le même tueur à gages pour liquider son mari, pour de vrai cette fois. Eh ouais coco, à Bristol comme partout ailleurs dans le monde, la vengeance est un plat qui se mange froid.
Les inspirations principales pour ce court métrage, ce sont les films d’espionnage anglais The Ipcress File (1965) et Get Carter (1971), les deux avec Michael Caine. Allez checker les synopsis si ça vous intéresse, il y a en effet de grandes similitudes, particulièrement avec Get Carter.
Manu : Bon, et est-ce qu’on ne terminerait pas ce petit tour d’horizon avec le clip de « Glory Box », par exemple ?
Fanny : Grave, let’s go !
INSERT — Portishead, « Glory Box » (clip)
La vidéo de « Glory Box », tournée en 1994, a elle aussi été réalisée par Alexander Hemming, dont on vient de parler, et elle déroule un scénario qui a tout d’un petit film, plutôt kitsch rétrospectivement, on ne peut pas dire que ça ait super bien vieilli.
Dans ce clip, les membres du groupe jouent leur propre rôle, ils apparaissent sur leur 31, Beth en robe fourreau à paillettes, en train de performer la chanson sur la scène d’un club. En parallèle de cette séquence de concert live, on a une histoire un peu rocambolesque avec une soirée arrosée où sont prises des photos compromettantes. Le photographe envoie des clichés au patron incriminé en compagnie de ses deux assistantes, c’est pas facile à résumer, c’est un peu tiré par les cheveux.
À vrai dire, ce clip est tout aussi énigmatique que la chanson « Glory Box ». Elle veut dire quoi, Beth, quand elle chante « Donne-moi une raison d’être une femme / Je veux juste être une femme » ? En parcourant une interview d’Emmanuel Tellier avec Beth Gibbons dans Les Inrocks en 1995, j’ai trouvé un début de réponse, elle dit :
Olivia, dans le rôle de Beth Gibbons : « Ces mots signifient qu’on peut “être femme” sans nécessairement être féministe. Qu’on peut être fragile et vouloir être respectée. Tant de gamines se sentent inférieures, mal armées pour vivre dans un monde dominé par les hommes… […] En Angleterre, la criminalité est quasiment exclusivement masculine – seulement 2% des crimes sont commis par des femmes. Mais qui paye les pots cassés ? À qui dit-on de ne pas traîner dans les rues, de ne pas porter de jupes trop courtes ? Le sexisme se porte bien. »
Fanny : C’est marrant, Beth Gibbons commence sa réponse en disant qu’il ne s’agit pas de féminisme, pourtant elle dénonce bien le poids de la société patriarcale qui repose sur les épaules des femmes. Elle dénonce la charge mentale, l’impossibilité de montrer ses émotions sans qu’on vous targue d’être inférieure. Et puis, si on le regarde de plus près, le clip de « Glory Box » parle quand même sacrément de renverser les rôles stéréotypés habituellement attribués aux hommes et aux femmes…
Je veux dire, dedans, tous les personnages masculins, le photographe, le patron d’entreprise, le tenancier de club, sont joués par des femmes déguisées en homme. Donc I feel you Beth, moi aussi j’aimerais bien JUSTE être une femme.
Et ouais, « Glory Box », ce n’est PAS DU TOUT une chanson d’amour, et la musique de Portishead, ce n’est pas du chill out. C’est ce que raconte Geoff Barrow : il dit que leur musique doit s’écouter le plus fort possible, comme on écouterait du dub ou du reggae dans un sound system.
Et d’ailleurs, c’est ce qui explique pourquoi Portishead a toujours refusé les synchros du titre « Glory Box » au cinéma, c’est parce que dans 99% des cas c’était pour illustrer une scène de sexe ! Je vous jure. Une fois, leur manager a donné son accord sans les consulter. C’était pour le film Lord of War, dans une scène justement où tu vois deux bimbos bien chaudes offrir leurs services à Nicolas Cage. Quand ils ont découvert ça, les mecs de Portishead étaient dépités ! Ils avaient trop le seum.
À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST
Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.
Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !
« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »
Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “







