Philippe Katerine “Mes mauvaises fréquentations”
(1996)
EN QUELQUES MOTS
Aujourd’hui, on va vous parler du chanteur, dessinateur et acteur Philippe Blanchard, plus connu sous le nom de Philippe Katerine. C’est de Vendée que nous parviennent les accords d’une musique qui, en 1996, paraît irréelle. Un disque bricolé, avec des arrangements bancals, et des paroles fragmentées comme des notes griffonnées sur un coin de cahier.
Il s’agit de Mes mauvaises fréquentations de Katerine. L’artiste y chante le trivial, le banal, Du “Jardin botanique” à “Mon coeur balance” en passant par “Parlez-vous anglais Mr Katerine ?” avec une ironie douce et une fragilité désarmante. Lentement mais sûrement, le style inimitable de Philippe Katerine va s’imposer au public et prouver qu’on peut faire de la chanson française autrement.
Mais comment un disque aussi dépouillé a-t-il permis à Katerine de s’installer comme une figure incontournable de la pop française, de la cérémonie des Césars jusqu’au Jeux Olympiques de Paris ? C’est ce qu’on va vous raconter dans cet épisode !
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Retour en 1996
Voilà pour les 16 titres de “Mes Mauvaises Fréquentations” ! Il y en a carrément 21 sur la version japonaise de l’album parce que oui figurez-vous que Katerine à l’époque a plus de succès au Japon qu’en Europe (on va vous expliquer pourquoi). On y retrouve notamment une version de “Parlez-vous anglais Mr Katerine” dans un duo hallucinant avec la star locale Kahimi Karie.
L’album sort le 13 février 1996 en CD et Cassette sur le label Rosebud, chez Barclay une filiale de Universal Music.
En 1996, la France musicale a changé de visage. Le rock alternatif commence à tourner en rond, l’électro s’installe dans les clubs, et dans l’ombre, une nouvelle chanson française cherche des chemins de traverse à contre-courant de la chanson macho et un peu trop sûre d’elle. Dominique A, Miossec, Diabologum ou Mathieu Boogaerts : tous veulent casser les codes de la variété, injecter un peu de rugosité, d’expérimental, dans la chanson d’auteur. C’est que le journal Libération va appeler l’”école bébête”.
Pendant ce temps-là, dans les hits parades on écoute en boucle Khaled, Ophélie Winter ou encore Teri Moïse. Au cinéma on va voir par exemple “Un air de famille”, “Les Trois frères” ou “Pédale douce”.
La story de Mes mauvaises fréquentations
INSERT ─ 0 :22 >0 :58
https://www.youtube.com/watch?v=wbF2asS1RkA&ab_channel=Aminuitlesoleil
https://www.youtube.com/watch?v=gDyWtiwX2b0
Olivia : Ce court extrait d’une chronique d’Éric Zemmour (ouais, je sais… Eric Zemmour, putain, Eric Zemmour, tu le crois ça !) dans l’émission « On n’est pas couché » en 2010 résume la situation : Philippe Katerine est-il un poète ou est-il une arnaque ?
Est-ce que Philippe Katerine se fout de notre gueule ?
Avant de répondre à cette question -ou pas – je vous propose de revenir un peu en arrière, en 1968 à Thouars, dans les Deux-Sèvres. Philippe Blanchard – qui deviendra donc Philippe Katerine – naît dans une famille plutôt catho tradi : un père commerçant ambulant en pharmacie vétérinaire, une mère institutrice. Il grandit à Chantonnay, en Vendée. La musique n’est pas un élément central du foyer — on y écoute surtout Sardou, Georges Moustaki et la Compagnie Créole. Son plus grand plaisir d’enfant ? Se confesser à l’église.
Pourtant, la vie ne lui fait pas de cadeau : à 8 ans, Philippe subit une lourde opération à cœur ouvert. À son retour à l’école après une longue convalescence, il se voit comme « le Christ ressuscité ». On peut noter qu’il a déjà un certain goût pour la mise en scène !
Manu : Pour le guérir on va lui greffer de la peau de cochon ! je vous jure c’est vrai ça ne s’invente pas. ce sera le titre de son premier film d’ailleurs.
Les choses se compliquent aussi pour lui à l’adolescence, où il découvre à l’internat privé la cruauté et le rejet des autres. C’est le souffre douleur, tout le monde l’appelle “Poubelle” même certains professeurs. Mais tout ça il le garde pour lui.
Manu : Ses parents finissent par le mettre dans le public, où Philippe découvre le basket et rêve de devenir prof de sport ; et se prend également de passion pour la musique : il écoute Public Enemy, Léo Ferré ou encore “London Calling” des The Clash qui est la toute première cassette qu’il écoute dans son gettoblaster :
INSERT THE CLASH — London calling
https://www.youtube.com/watch?v=JcW8VNwYvL0
Olivia : Et surtout, seul dans sa chambre, il bricole avec un magnétophone quatre pistes, et commence à enregistrer ses premières chansons. Les premiers groupes auxquels Philippe participe à Chantonnay s’appellent Jacob Delafon (comme la marque de toilettes), Lorraine et les hommes faciles, Catty Smell ou Flexi Sparadrap. Puis, au début des années 90, il se lance dans des études d’arts plastiques à Rennes. Parce que lui, ce qu’il veut, ce n’est pas chanter; c’est dessiner !
Pour vivre, il enchaîne les petits boulots : projectionniste itinérant, prof de gym dans un lycée agricole, ouvrier chez Citroën. Mais la musique fini par devenir chez lui, je cite, « obsessionnelle, quelque chose qui [le] ronge ». Il ne joue pas pour que les gens l’écoutent, mais simplement parce qu’il faut que ça sorte.
Manu : A cette époque, il se lie d’amitié avec Gaëtan Chataigner, bientôt bassiste des Little Rabbits et futur réalisateur de la plupart de ses clips. Grâce à lui, il rencontre d’autres musiciens qui le pousse à participer en 1990 à une compilation cassette sur laquelle on retrouve plusieurs titre avec les Little Rabbits, mais aussi un duo avec un certain Dominique A :
INSERT — Les Lindas “Le vent nous porte où il veut”
https://www.youtube.com/watch?v=8L4oXp3rxHg
Il choisit son nom de scène : Katerine, avec un K. « Catherine » aurait été son prénom de fille en hommage à la grande Catherine Deneuve et à sa cousine Catherine, avec un C.
Dès lors, il cultive l’ambiguïté, se cache derrière ce pseudonyme. Il fait des collages de mots et de sons, des bribes de chansons très courtes qui finissent sur une première démo. Cet enregistrement de 17 minutes arrive notamment entre les mains d’Anne Moyon, très active dans la pop underground nantaise.
Philippe et Anne tombent amoureux. Ils auront une fille ensemble.
Anne, c’est aussi et surtout un lien avec des gens de la scène alternative que Philippe, timide, n’aurait pas osé aborder. Philippe se planque, il a honte de sa voix.
Malgré tout, en 1992, paraît Les Mariages chinois, son premier disque sur le label indépendant Rosebud : une suite de chansons courtes et bricolées, où il mélange voix masculines et féminines. Je vous propose d’écouter tout de suite Comme Jeannie Longo :
INSERT ─ Comme Jeannie Longo
https://www.youtube.com/watch?v=VfGB2wpDOEw
Manu : Un bel hommage à l’infatigable Jeannie Longo, quadruple médaillée olympique s’il vous plaît ! Alors aussi surprenant que ça puisse paraître quand on le voit aujourd’hui à la télé, Katerine à ses débuts est d’une timidité maladive, il refuse les photos, fuit les interviews… Le moins que l’on puisse dire c’est que Katerine n’est pas très bon en promo. Exemple en février 92 sur France Inter où il est l’invité de Bernard Lenoir :
INSERT ─ ITW B. Lenoir
https://youtu.be/E13qapQVSeQ?feature=shared&t=138
(montage entre 2’20 et 5’00 quand Katerine se présente)
Olivia : On entend que c’est plutôt laborieux !
Comme sur scène d’ailleurs. Katerine fait ses premiers pas en solo aux Transmusicales de Rennes, en 92. Je ne vais pas vous cacher que c’est … une catastrophe. Sa performance expérimentale avec un magnétophone huit pistes glace la salle. Il raconte :
« On pensait que c’était génial, mais on a été puni. C’était trop tôt, on a été trop présomptueux ! »
Manu : Deux ans plus tard, il revient avec un nouvel album et dévoile un tout autre visage. Il veut dépasser le petit côté nombriliste des Mariage Chinois, mais sans se trahir.
Dans L’Éducation anglaise, on découvre des chansons écrites, composées et arrangées avec une délicatesse inattendue. Il ne chante plus, les voix sont celles de sa sœur Anne – alias Bruno – et de sa compagne Anne Moyon. Pourquoi ? Parce qu’écouter sa propre voix lui est « insupportable ». Mais aussi par envie de collectif.
INSERT ─ Mon bel Andalou
https://www.youtube.com/watch?v=1YjlvfFctwU
Katerine se dévoile en dandy des 60s période bossa nova, comme dans “Mon bel Andalou” qu’on vient d’entendre. On a l’impression d’écouter un disque de Nouvelle Vague. Sauf que L’Education Anglaise, c’est dix ans avant NV !
Il retente alors l’expérience de la scène, entouré, cette fois d’un groupe d’amis musiciens. Les concerts sont encore confidentiels. Mais une rencontre marque les esprits : un soir, à Europe 1, après avoir entendu Katerine, un certain Jeff Buckley lui lance : « It was great ! »
Buckley / Katerine, c’est kamoulox un peu, non ? On en pense quoi, Fanny ?
Manu : Nous sommes 1996, année qui marque un vrai tournant parce que cette fois avec les Mauvaises Fréquentations, son 3ème album, Katerine assume enfin sa voix.
Jusqu’ici, Katerine s’était caché, en prenant un pseudo et en laissant planer un certain mystère. Le petit succès de L’Education Anglaise lui a donné une nouvelle confiance. Alors il se décide à se lancer enfin et à assumer cette voix qu’il déteste. Enfin, assumer, pas complètement non plus… Il apparaît désormais sous les traits d’un personnage : un dandy tout droit sorti du Londres des années 60… Il s’entoure de musiciens de jazz et propose seize courtes chansons (2 minutes en moyenne par morceau…) très cinématographiques A l’époque, beaucoup ont parlé d’un disque d’easy-listening, avec ces touches de vibraphone et ces effets vintage… La presse adore et applaudit ! D’ailleurs la critique de Christophe Conte auxInrocks est dithyrambiques :
“Fini l’homme-orchestre bonsaï et ses micro chansons attachantes mais sans lendemain : sur cet album à l’excellence insolente, Katerine se révèle compositeur indispensable. A quoi bon déployer l’étal des petites mesquineries ordinaires où l’on simulerait les gestes d’un pesage impartial du bon et du moins bon : le nouveau Katerine est une merveille intégrale.”
Le personnage de Philippe Katerine ne s’est pas fait en un jour. Il se définit lui-même « comme un être doux, n’aimant pas parler fort, possédant une bonne dose d’angoisse ». À mille lieux du mec un peu zinzin que l’on pense connaître aujourd’hui. La tournée qui suit est un succès, avec un groupe élargi : clavier, cuivres, saxophone.
Le disque se vend à 50.000 exemplaires. Ils jouent partout, même au Japon, grâce à plusieurs collaborations avec la chanteuse Kahimi Karie, immense star locale pour laquelle il écrit et compose pendant plusieurs années. Elle va d’ailleurs enregistrer cette version complètement barrée de “Parlez-vous anglais Mr Katerine?” qu’on retrouve sur l’édition japonaise des Mauvaises Fréquentations
INSERT ─ Parlez Vous Anglais Mr. Katerine ?
https://www.youtube.com/watch?v=WTB9VensyLc
Pour l’anecdote d’ailleurs, au Japon, des paparazzis suivent la chanteuse. Katerine devient une mini star pour un public majoritairement constitué d’adolescentes : alors il prend la pose sur les photos et signe des autographes à tout-va !
Fort de cette notoriété croissante en France comme au Japon, Katerine poursuit ses expériences. En 1999, il choque et amuse avec les paroles de “Je suis une merde et Je vous emmerde”, premier single à passer en boucle sur les radios. Puis vient le double album L’Homme à trois mains et Les Créatures, deux projets complémentaires : l’un solitaire, l’autre collectif.
Manu : Et enfin, le grand tube : Louxor j’adore en 2005.
INSERT ─ Pub album Louxor J’adore
Hymne absurde et fédérateur, hommage à une boîte de nuit de Clisson. Résultat : son album Robots après tout reste 97 semaines au top des ventes. Pour les uns, Philippe Katerine est un « génie punk », pour d’autres « une belle merde ». Mais comme le résume Télérama : « Ce qu’il vend est tout sauf du vent. Ce n’est que lui et sa salutaire liberté. »
Manu : Ce qui frappe, dans ce parcours de Chantonnay 1990 à Paris 2024 (les JO vous avez capté?), c’est la cohérence sous le chaos apparent. Parce que Katerine est toujours resté fidèle à son regard d’enfant, drôle et poétique, capable de faire rire avec des sujets graves.
Oui, et de transformer ses obsessions en chansons. De lui, il dit : « Philippe Katerine est un personnage très aventureux. Moi, pas du tout. » C’est peut-être ça, son secret : inventer un double pour mieux s’affronter lui-même.
Manu : Merci Oli pour cette super chronique ! C’est un personnage qui intrigue beaucoup Philippe Katerine qu’on a dû mal à cerner. Est-ce que c’est un génie ou est-ce qu’il se fout de notre gueule ?
Le making-of de "Mes mauvaises fréquentations"
Manu : Je vous propose de continuer à explorer ses “Mauvaises Fréquentations” avec toi Grégoire, et de découvrir les coulisses de l’enregistrement.
On revient en 1996, et souvenez-vous après L’Éducation anglaise, Katerine est à ce moment-là en pleine réflexion. Pas question de faire une suite trop vite. Alors il prend son temps, il tourne, il arrange pour d’autres… et puis un jour, un morceau arrive comme un éclair : Le Jardin botanique.
1 INSERT ─ Le Jardin botanique
Oui Manu tu le disais c’est une chanson qui va agir comme un déclic. Elle prouve à Katerine qu’il doit chanter à nouveau, lui qui dit à l’époque détester entendre sa voix. Sur son précédent disque, le chant est confié à sa sœur et à sa compagne de l’époque Anne Moyon, très active dans l’underground pop de l’époque.
On est alors dans une période d’entre deux, entre la fin de la tournée pour L’Éducation anglaise et l’enregistrement de Mes mauvaises fréquentations. «Mon cœur balance » et « Mon bel Andalou », par exemple, que l’on retrouve sur l’album à venir sont déjà créés et travaillés avec le trio de L’Éducation anglaise. « Mon cœur balance » naît au Trempolino à Nantes à l’occasion d’une jam basse batterie avec Anthony Karoui et Gaëtan Chataigner. Et très naturellement, Philippe Katerine crée les paroles sur le vif.
C’est donc avec Le jardin botanique que naît Mes mauvaises fréquentations et qui permet à Katerine alors inconnu du grand public de faire son premier passage télé, dans l’émission culte de troisième partie de soirée, le cercle de minuit présenté par Laure Adler, on retrouve déjà la douce folie et la spontanéité désarmante de Katerine…
2 INSERT ─ ITV Katerine ‘Le Cercle de Minuit’
Manu : Greg, même si c’est essentiellement la voix de Katerine qu’on entend, il ne délaisse pas pour autant les voix féminines en particulier sur le titre « Parlez-vous anglais Mr Katerine ? »
Oui le chanteur fait ici appel à la chanteuse américaine Erin Moran qui deviendra « A girl called Eddie ». Et cela donne l’un des tubes de l’album, un titre nostalgique et doux amer fortement inspiré des arrangements du compositeur Burt Bacharach.
3 INSERT ─ PARLEZ VOUS
Manu : Alors Greg, ce nouveau disque il est pensé comme un véritable film sonore avec une production beaucoup plus aboutie que sur ces deux précédents albums
Oui, fini le bricolage maison des deux premiers albums, pour ce disque, Katerine veut une production plus sophistiquée. Un choix pas forcément évident pour le chanteur qui n’a guère apprécié ses expériences passées en studio :
« J’ai commencé à faire des chansons à ma façon avec le peu d’expérience que j’avais. Mes premières aventures en studio avaient été catastrophiques. On me disait de faire des choses mais avec lesquelles je n’étais pas d’accord. Je trouvais ça horrible alors mes deux premiers disques, je les ai faits à ma façon, tout seul, ou presque. Ce n’est qu’à partir du troisième où j’ai vraiment commencé à collaborer avec d’autres musiciens. »
Katerine choisit donc d’enregistrer sur un magnétophone 24 pistes, enregistrement qui va se répartir essentiellement dans deux studios ; le Châlet à Bordeaux, nec plus ultra des studios de la région par lesquels sont passés Yann Tiersen, Babylon-Circus ou encore Noir Désir et puis le Crescendo à Nantes où seront réalisés certaines prises de son spécifiques, et enfin on peut mentionner Le Garage à Paris pour le mix, avec Dominique Ledudal aux manettes.
En studio, Katerine a une méthode : laisser jouer, puis trancher. Les musiciens improvisent, il écoute, il garde… ou il coupe net. Toujours avec une idée claire de la couleur finale.
Manu : Pour la première fois, Katerine s’entoure d’un noyau de musiciens de jazz
Oui les mauvaises fréquentations de Katerine s’appellent Simon Mary à la contrebasse, Philippe Eveno à la guitare, et Anthony Karoui à la batterie. Des musiciens qui viennent du collectif nantais Nantes Jazz Action et apportent une nouvelle dimension à l’univers easy listening esquissé sur l’Education anglaise. Sur certains titres, on retrouve aussi : Bruno Giroir au vibraphone, Geoffroy Tamisier à la trompette, Jean-Clair Lemé à la flûte.
Pour cet album, le chanteur pop convoque la samba, la bossa nova, le jazz, même un peu de psychédélisme avec jamais loin l’ombre du grand Michel Legrand qui plane sur plusieurs orchestrations.
4 INSERT ─ MON cœur balance
Manu : D’ailleurs j’ai noté que les influences bossa nova de Katerine lui viennent de sa tante qui lui a appris la guitare. Elle était fan de Georges Moustaki, le plus brésilien des chanteurs français.
L’autre spécificité de l’album, ce sont ces collages sonores qui donnent à l’album sa dimension cinématographique. L’ancien étudiant en arts plastiques insère des chants d’oiseaux dans Le Jardin botanique, grillons dans Le coup de feu ou des extraits de dialogues dans Le manteau de fourrure.
5 INSERT ─ MANTEAU DE FOURRURE (vers la fin du morceau)
Notons que tous les titres des Mauvaises fréquentations ont été composés par Katerine sauf un, l’album comporte en effet une reprise, La joueuse, reprise de Michel Legrand pour la BO de Cléo de 5 à 7, monument de la Nouvelle Vague signé d’Agnès Varda, un choix loin d’être anodin, estime Thierry Jourdain dans « moments parfaits ». Dans cette biographie parue en 2020, l’auteur rappelle que le film suit « une jeune chanteuse errant dans les rues de Paris, craignant d’être atteinte d’un cancer. Hantée par la mort – un sentiment que partage Philippe Katerine et qui n’aura de cesse d’exprimer dans son œuvre par la suite – elle prend conscience d’elle-même et ouvre les yeux sur le monde qui l’entoure ».
Chez Katerine, la légèreté et la fantaisie cachent bien souvent des sentiments plus sombres, exemple parfait avec le jardin botanique, où le narrateur chanteur a rendez-vous avec une femme décédée.
Manu : Pour conclure Greg, on peut dire que c’est un album qui va marquer une tournant dans la carrière de Katerine avec un beau succès critique et une tournée à l’international
Après l’enregistrement, place à la scène. Le groupe s’agrandit : Monsieur de Foursaings aux claviers, François Ripoche au saxophone, et, pour quelques dates, Olivier Libaux à la basse.
Des concerts en France, en Europe, mais aussi au Japon avec Kahimi Karie, comme on l’a vu avec Olivia. Puis aux États-Unis, invités par Pink Martini, avant leur explosion médiatique.
Et c’est en effet là que tout change : Katerine n’est plus seulement un auteur-compositeur un peu underground et décalé, il devient un univers en soi, mêlant humour, fragilité et sophistication, et presque trente ans après, l’album reste l’un de ses disques les plus cohérents et les plus aimés de sa discographie.
6 INSERT ─ La chanson des jours bénis
L'univers visuel de Philippe Katerine
Manu : c’était “La chanson des jours bénis” sur Radio K7. Merci Greg pour ces explications ! Tu l’as dit ce disque est un tournant dans sa carrière où il se dévoile à la fois par le chant, une production plus maîtrisée, mais aussi par l’image comme on va le découvrir tout de suite avec toi Fanny !
Fanny : Effectivement il y a quelque chose de l’ordre de la révélation à cette période-là. Philippe Blanchard prend lentement confiance en son alter ego scénique Katerine et il décide de montrer son visage pour la première fois sur la pochette des Mauvaises Fréquentations, ce qui n’était pas le cas sur ses 2 albums précédents.
Mais il ne va pas le faire en s’assumant à 100% non plus, ça serait trop facile. Non ici il endosse un rôle, il se met en scène façon dandy anglais dans le Swinging London des années 60 : coupe proprette avec la raie sur le côté, juste au corps, regards de biais et pose nonchalante… Katerine ce qu’il aime c’est se cacher derrière des personnages car se mettre en scène lui permet de surmonter sa timidité comme Olivia le disait déjà en début d’émission. Donc ici il se grime en petit frère vendéen de Paul McCartney remixé version Antonioni. Blow Up et les Beatles étant deux de ses sources d’inspiration à l’époque.
Manu : A vrai dire, ce qu’on n’a pas encore dit c’est que cet album va d’abord sortir sous la forme de 4 EP distincts
Oui et donc on a 4 EP avec des designs assez proches : un portrait de Katerine pris par Franck Roubaud qui occupe les 2 tiers droit de la pochette et dans le dernier tiers gauche le nom du chanteur, le nom de l’EP puis la liste des 4 titres dans une mise en page qui elle aussi fait très années 60. Quand tu vois ça, tu croirais vraiment que c’est la pochette d’un 45 tours trouvé dans les affaires de tes parents ou à la brocante… c’est complètement anachronique.
Et puis chaque EP se ditingue par une couleur : ‘Mon cœur balance’ c’est une pochette à fond rouge, ‘Le manteau de fourrure’ une pochette bleue, ‘Parlez-vous anglais Mr Katerine’ une pochette jaune et le dernier ‘Entre nous’ une pochette orange.
C’est la réunion de ces 4 maxi sous un seul et même CD qui donnera les 16 titres de ‘Mes mauvaises fréquentations’, avec cette fois une pochette violette qui garde sensiblement les mêmes codes graphiques que les EP.
Derrière la conception graphique de ces 5 disques, on retrouve un certain Christophe Lavergne et la blague c’est qu’il n’est pas du tout graphiste de profession mais batteur de jazz ! J’ai trouvé sa bio sur le site de l’Orchestre national de Bretagne, j’y connais rien à la scène jazz mais ça a l’air d’être une pointure le monsieur !
Manu : OK donc Katerine, niveau image on peut dire que c’est un personnage qui fait tout pour déjouer les cases dans lesquelles on voudrait l’enfermer.
Oui totalement. Je pense que le processus par rapport à son image a été assez long mais vu la notoriété et la carrière qu’il a aujourd’hui, c’est intéressant de regarder un peu en arrière et comprendre d’où il vient. Et comme il n’existe aucun clip à analyser pour la période des Mauvaises fréquentations, à la place j’ai eu envie d’explorer le phénomène Katerine, à travers son image publique.
Pour résumer rapidement : en 96 Katerine apparaît comme un chanteur discret, à la voix douce et fragile, héritier d’une pop artisanale et intimiste. Et puis petit à petit à partir de la fin des nineties et début des années 2000, son univers devient plus expérimental. Il mélange l’électro, le kitsch, il commence à brouiller les frontières entre chanson sérieuse et absurdité, et se construit une image d’artiste inclassable.
A partir de 2005, avec Robots après tout et le titre Louxor j’adore, il s’impose auprès du grand public. Katerine devient une figure pop excentrique, à la fois légère et déconcertante, dont l’imagerie colorée et dénudée, développée notamment dans ses clips, marque durablement son identité. Depuis 2010, tout en continuant ses projets décalés, il gagne une reconnaissance plus large, tant par ses rôles au cinéma, la radio, ses projets multidisciplinaires, que par la critique.
Manu : Le bonhomme a quand même réussi l’exploit rare d’avoir obtenu un César + une Victoire de la Musique. Il est aussi Officier des Arts et des Lettres.
Et le fil rouge dans tout ça, c’est que le mec ne cesse de faire débat, certains vont le trouver chelou, trop excentrique, à part, d’autres terriblement attachant. C’est un vrai ovni médiatique. Moi ce qui m’a vachement intéressée en me penchant sur son image, c’est ce petit décalage typiquement katerinien qu’on doit à son goût pour l’art contemporain. Il dit en interview que ses références et inspirations sont davantage visuelles que musicales, et je suis persuadée qu’une des clés pour comprendre son univers, c’est de ne pas l’aborder comme n’importe quel chanteur mais presque le voir comme un artiste de la scène visuelle contemporaine qui fait de la performance et de la musique.
Manu : Tu veux dire qu’il s’inscrit dans une tradition artistique ?
Fanny : Clairement ! Chez Katerine, on retrouve du dadaïsme, du surréalisme, et toute une esthétique fantaisiste héritée de ses études en arts plastiques à Rennes. Ses études lui ont donné un rapport « plasticien » à la musique : pour lui, une chanson est un objet, un collage, un dispositif visuel autant que sonore. Ce n’est pas juste de la variété, c’est une mise en scène permanente.
Et ça colle parfaitement au personnage : on peut comprendre que ce garçon timide, doux, bourré d’angoisses, trouve refuge dans un univers complètement opposé qui frôle l’exhibitionnisme. C’est justement pour échapper au poids de son éducation catholique vendéenne qu’il se travestit en dandy loufoque. C’est sa manière à lui de dire : « Vous me prenez pour un monstre ? Et bien allons-y, jouons le monstre avec élégance. »
Cette logique éclate jusque sur les plateaux internationaux : j’ai envie de partager avec vous un extrait que j’adore, lorsqu’il chante Moustache en 2017 dans le Tonight Show de Jimmy Fallon, en costume blanc éclatant entouré de danseuses cachées dans des costumes de moustaches démesurées. Il ne livre pas seulement une chanson mais un véritable happening télévisuel. Le grotesque devient pop, et la performance, une œuvre
INSERT — ‘Moustache’ chez Jimmy Fallon
https://youtu.be/6QSr0ejGuKo?feature=shared&t=25
Manu : Ce qu’on comprend avec ce passage télé, c’est que la dimension artistique de Katerine se traduit en grande partie sur scène !
Fanny : Oh que oui. Dans ses concerts, il adopte des attitudes proches du happening qui rappellent directement le mouvement artistique d’avant-garde appelé Fluxus, dont faisait partie Yoko Ono. On l’a déjà vu se rouler par terre ou manger sa chaussure par exemple. À la Route du Rock en 2006 pendant la tournée Louxor j’adore, il monte sur scène en slip blanc et le corps peint en bleu, avec une Vierge sur le torse et une croix dans le dos. Il transforme son corps en toile, il fait du concert une performance. Et pendant ce temps-là, ses musiciens sont tous déguisés en Andy Warhol avec un col roulé blanc et une perruque blonde.
Manu : Donc en fait ça fait très longtemps qu’il choque les esprits !
Fanny : Oui, la tournée dont je vous parle remonte à presque 20 ans ! Tous les réacs comme Zemmour qu’on a écouté tout à l’heure, tous ceux qui n’aiment pas l’art, tous les peine-à-jouir, évidemment en voyant ça ils grincent des dents. Mais c’est là que Katerine devient intéressant : il dérange, mais sans jamais crier. Sa subversion est toujours gentille, souriante, mignonne même.
Et ça, on le retrouve encore aujourd’hui. Rappelez-vous : en 2024, il est à la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris, vêtu d’un simple slip, peint en bleu, chantant un medley de ses titres Nu et Louxor j’adore entouré de drag queens. Certains y voient un festin dionysiaque, d’autres un blasphème rappelant le dernier repas du Christ, NBC censure et coupe la retransmission… et Katerine, lui, reste imperturbable.
INSERT – ‘Nu’ cérémonie des JO
https://www.youtube.com/watch?v=fSUD-KCve8o
Manu : Ça veut dire qu’entre 2006 et 2024, il y a une continuité !
Fanny : Oui ! C’est la même logique : de la Vierge bleue de la Route du Rock au corps céleste des JO, Katerine se peint, s’exhibe, se déguise, et surtout fait de son corps un espace artistique. Timide maladif devenu performeur XXL, il a inventé un art qu’il appelle aujourd’hui le « mignonisme » – et franchement, ça lui va bien.
Manu : Fun fact dans la série des personnages bleus, c’est lui aussi qui prête sa voix au Schtroumpf coquet dans le film qui est sorti cet été !
En fait, que ce soit sur une pochette d’album ou aux jeux olympiques, Katerine pratique un drôle de soft power à la française : un mélange de variété, d’avant-garde et de blagues absurdes. Bref, il reste ce qu’il a toujours été : un esthète décalé qui s’affirme en se moquant, qui divise en rassemblant. C’est un artiste complet qui est devenu un vrai pilier culturel.
Manu : Et qui, mine de rien, a réussi à transformer ses mauvaises fréquentations en bonnes fréquentations… nous, ce soir, par exemple.
Fanny : Exactement, Manu. Et je crois que ça, c’est la plus belle des performances.
À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST
Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.
Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !
« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »
Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “







