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2 Be 3 “Partir un jour”

(1997)

EN QUELQUES MOTS

Aujourd’hui, retour en 1997 avec les 2Be3, le trio de Longjumeau qui va devenir le premier boys band français à conquérir le pays tout entier. Repérés entre deux séances de muscu, Filip, Adel et Frank débarquent avec un style taillé pour la télé, des abdos sculptés et une choré millimétrée.

Leur premier album, Partir un jour, est une machine à tubes, calibrée pour inonder les radios comme les supermarchés. Résultat : des millions de fans, un triple disque de platine, un magazine, une série télé — BREF une déferlante pop comme la France n’en avait encore jamais connue !

Mais comment cet album hyper-manufacturé est-il devenu l’un des symboles les plus reconnaissables des 90s françaises ? C’est ce qu’on va vous raconter dans cet épisode !

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Retour en 1997

Voilà pour les 15 titres de « Partir un jour » ! L’album sort le 20 janvier 1997 en CD et cassette chez EMI. 

1996-97 ce sont deux années charnière pour la pop française. Les boys bands explosent et deviennent rapidement un phénomène de masse. Les maisons de disques se battent pour inscrire chacune leurs poulains en haut des charts : 2 Be 3 chez EMI, Alliage chez Mercury, G-Squad chez BMG… Toutes veulent leur part du gâteau !

1997 c’est aussi l’année de plein de super albums qu’on a déjà chroniqués dans Radio K7. Pensez donc : « OK Computer » de Radiohead, « Homework » de Daft Punk, « Buena Vista Social Club » et « Big Willie Style » de Will Smith. Bref, que des classiques !

Au cinéma on va voir « Didier », « Le Pari », « La Vérité si je mens » et « Le Cinquième Élément » de Luc Besson qui explose le box-office avec plus de 7 millions d’entrées. C’est aussi la fin d’une époque : celle du Club Dorothée tire sa révérence le 31 août 1997 sur TF1 après dix ans de dessins animés japonais, de variétés et de séries maison estampillées AB Productions. 

La story des 2 Be 3

Manu : Ce qu’on va raconter aujourd’hui, ce n’est pas seulement une histoire de tubes. C’est l’histoire d’un vertige collectif : comment trois garçons qu’on aurait pu croiser au sport-études sont devenus, presque du jour au lendemain, le symbole d’une époque. Et surtout on va vous raconter avec toi Olivia, pourquoi leur empreinte, elle, n’a jamais vraiment disparu. 

Olivia : Faites le test lors de votre prochaine soirée dansante pour quadra un peu trop portés sur le GinTo. Dès les premières notes de « Partir un jour », il se diffuse dans la salle un doux parfum de CK One de Calvin Klein mélangé à du Vivelle Dop fixation béton. Et, très vite presque malgré nous, on ne peut s’empêcher de chanter le refrain, c’est obligé. Mais comment cette mélodie et ces paroles, au demeurant assez simples, basiques, ont réussi à marabouter une génération entière ? 

Tout commence à Longjumeau, petite ville du 91 sur le ligne C du RER. Et trois copains : Filip Nikolic, Adel Kachermi et Frank Delay. Ils ont grandi dans le même quartier, sont allés dans la même école. Ils portent, tous trois, la même énergie nerveuse et le même besoin d’exister autrement, de ne pas laisser le quartier décider pour eux. Le trio s’est construit une discipline : le sport. Filip est champion de gymnastique, Frank, vice-champion d’Europe de Viet Vo Dao et Adel champion départemental de ping-pong mais aussi à l’aise dans d’autres disciplines. A côté, il y a les soirées hip hop aussi organisées par la MJC. Ils se découvrent une fibre artistique et rejoignent dès 1988 un groupe associatif de break dancers , baptisé “To be free”.

 

C’est une adolescence de vestiaires, d’entrainements dans les salles municipales. Le rêve commence à prendre forme mais rien ne laisse présager ce qui suivra. Sauf peut-être une chose : ils sont déjà un groupe.

Manu : C’est Filip, d’abord, qui ouvre le chemin.

C’est lui qui va faire tomber le premier domino. Filip est élu Mister France 96, en participant, avec Frank, au concours des plus beaux mannequins français, dans l’émission Si on chantait sur TF1. Adel est également présent dans le public et c’est pendant qu’ils font des démonstrations de break dance dans les coulisses qu’ils sont remarqués par un chorégraphe. Il leur explique que la maison de disques EMI recherche un groupe de garçons – comme les Take That et leurs 30 millions de disques vendus.

 

INSERT — Take That “Back for Good”

 

L’industrie veut son produit, et ça tombe bien Filip correspond parfaitement au prototype du BG aux abdos affutés. Astrid Faguer, autrice du livre Garçons perdus explique : 

« Les ficelles du boys band sont assez simples. On ne cherche pas des chanteurs, ni même des danseurs, mais de la photogénie »

 

Filip est donc repéré et c’est là où se joue l’un des détails les plus attachants de cette histoire : il refuse d’y aller seul et demande qu’on signe aussi ses amis, Adel et Frank. La maison de disques accepte. Il y a quelque chose de noble et de naïf, certes, mais aussi de profondément efficace commercialement. Contrairement aux autres boys band, 2be3 naît d’une amitié réelle et c’est un argument narratif imbattable. Ils n’auront de cesse de le rappeler. 

L’autre argument de poids dans cette France qui – quelques mois plus tard deviendra championne du monde sous les couleurs black-blanc-beur- c’est que leur histoire ressemble à celle de milliers de jeunes : Filip, le fils de migrants serbes, Frank, élevé dans une famille monoparentale et Adel, enfant de la 2e génération d’immigrés tunisiens. 

Lors d’un entretien en 2016 pour le site Ozap, Franck explique que le but réel du groupe à cette époque, c’est de divertir les gens : 

« [Notre objectif de base c’était de] prendre du plaisir en donnant du plaisir. On avait envie d’exister, mais on ne savait pas comment. On savait qu’on représentait quelque chose pour les gens quand on se produisait, quand on faisait des battles, il se passait quelque chose ».

 

Manu : Très vite, tout s’emballe. On passe du local au national, de Longjumeau à l’industrie musicale. EMI les signe en juin 1996, et la grosse machine se met en marche.

 

La signature chez EMI, c’est l’entrée dans un monde où tout va beaucoup trop vite. Le label sait parfaitement que les boys bands ont une date de péremption. On joue alors la carte du phénomène : tant que ça marche, on y va à fond … jusqu’à ce que la courbe des ventes redescende. Alors pour commencer, il faut fabriquer une chose cruciale : la visibilité.

Je vous propose d’écouter leur tout premier passage télé en direct. Nous sommes le 8 décembre 1996 dans Dimanche Martin. Entre les regards amoureux des jeunes filles dans le public et la prononciation tout à fait approximative de Jacques Martin « toubitwi », cette séquence est absolument magique :

 

INSERT — Jacques Martin
intro : https://youtu.be/Zfcf0rLz5Ig?si=ClkBvY_YknhQQfOk&t=290 

outro : https://youtu.be/F5EIn13Nlzc?si=Om6Ij2_yZVouhSbs&t=221 

 

Manu : Et à partir de ce moment, les 2Be3 se retrouvent invités absolument partout ! 

 

Bah disons que si les 2Be3 avaient dormi deux heures de plus par semaine, ils auraient raté 3 plateaux télé. Leur planning relève de la frénésie : apparitions sur TF1 plusieurs fois par semaine, émissions jeunesse, variété, talk-shows, radios en continu, séances photos… Pascal Sevran, Jacques Martin, Michel Drucker, Jean-Pierre Foucault, Séverine Ferrer, ils sont sur tous les plateaux. Filip raconte des journées qui commencent « du lundi au lundi ». Mais cette exposition n’est pas un hasard. C’est une stratégie : on ne laisse à personne l’occasion d’oublier leur existence.

 

Manu : Et entre deux émissions, on n’hésite pas à en remettre un couche :

 

INSERT — Pub INA

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/publicite/pub545706062/2-be-3-partir-un-jour 

 

Et ça marche. Trop bien, même. Le premier single explose.

Partir un jour, sort en octobre 1996 et se vend à 800 000 exemplaires. Le single reste 34 semaines consécutives dans les charts. L’album qui suit, tout simplement baptisé Partir un jour, est publié en 1997. Il est certifié triple disque de platine, pour 900 000 exemplaires vendus. 

 

Manu : C’est un véritable raz-de-marée. Les ados s’enflamment et les mamans approuvent. “Partir un jour” s’installe en tête des ventes au point de détrôner… Michael Jackson, le king of pop. C’est complètement dingue.

 

INSERT — Zone Interdite
ZONE Interdite sur les fans de 2 Be 3 (on peut faire un montage des meilleurs moments)

https://www.facebook.com/watch/?v=1036792004672109 

 

Le public adhère d’autant plus que l’image est parfaitement calibrée : trois garçons « sains », sportifs, polis, rassurants. Contrairement aux stars du rap, on ne craint pas que les 2Be3 incitent les petites filles à faire des bêtises. 

 

Manu : C’est une stratégie marketing qui était déjà à l’œuvre chez les Backstreet Boys d’ailleurs, et la presse ne se gêne pas pour ironiser dessus d’ailleurs. En fait, plus le public adore, plus la critique grince des dents.

 

Effectivement, la réception critique est un mélange étrange entre fascination pour l’intensité du phénomène, condescendance marquée pour la simplicité des textes et perplexité face à l’emballement national. Télérama, en 1997, dans son dossier sur les nouveaux boys bands français parle d’un « produit taillé pour la télévision plus que pour la scène. Le trio 2Be3 incarne la pop prête à consommer : efficace, formatée, éphémère. »

 

Libération, toujours en 1997, évoque « leur musique [qui] n’a rien de révolutionnaire ; mais leur efficacité, si. […]  Trois garçons au sourire impeccable, destinés à clignoter dans le paysage avant de s’éteindre aussi vite que les spots qui les éclairent. »

 

Malgré l’ironie, la curiosité médiatique ne faiblit pas. Les interviews se succèdent, Filip révèle une spontanéité inattendue, un sens de l’autodérision qui séduit. La presse veut comprendre : comment trois garçons ordinaires parviennent à créer l’événement ?

Manu : La réponse est assez simple : ils sont partout.

2be3 se déclinent en magazines pour ados, en produits dérivés, en série télé et même en … audiotels. 

… alors là, on est au cœur des 90s : en gros, les fans composent un numéro et tombent sur une voix de standardiste qui explique — tenez-vous bien — les problèmes capillaires de Filip, et demande des conseils pour les résoudre. C’est absurde. C’est délicieux. La mécanique est parfaitement huilée, on offre un lien fictif mais intime, et on les vend par tranches de 30 centimes/ la minute.

Les produits dérivés se multiplient. Le fan n’écoute plus seulement un groupe, il habite un univers.

 

INSERT — Pub “En coulisse”

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/publicite/pub669434059/en-coulisses-avec-2-be-3-version-20-secondes  

 

Et cet univers, TF1 ira même jusqu’à le transformer en fiction. “Pour être libre”, la série : un mélange de réalité et de storytelling. “Pour être libre” est un objet fascinant ; une série conçue pour raconter… l’histoire du groupe qui, en parallèle, la joue réellement. C’est le stade ultime de la stratégie EMI : la fusion entre la vie réelle et sa version scénarisée. On raconte les débuts du trio, leur amitié, leur ascension, et tout cela nourrit le mythe.

Les ados ne font plus la différence. Et c’est précisément ce que TF1 veut : transformer les 2Be3 en personnages à part entière, présents dans les foyers chaque semaine. Évidemment ça cartonne : plus de 2 millions de téléspectatrices en moyenne pour chacun des 40 épisodes. 

INSERT — 2 Be 3 “To be free”

 

Au sommet de leur gloire, les 2Be3 atteignent un niveau de reconnaissance presque institutionnel : entrée au musée Grévin, concert à Bercy, couverture médiatique totale. C’est l’âge d’or.

Ce moment où tout semble possible. 

Mais dans l’ombre, la machine s’essouffle déjà et arrive à saturation. Une carrière construite par les médias… peut être défaite par eux. Ils tentent une relance aux États-Unis, travaillent avec des producteurs prestigieux. Mais la lumière va s’éteindre presque aussi vite qu’elle s’était allumée. 

En 1999, Filip, Adel et Frank ont 25 ans et la maison de disques EMI, jugeant qu’il n’y a plus « grand-chose à tirer » du groupe, se retire. 2Be3 finira par se séparer en 2001 après avoir connu en à peine trois ans une ascension démesurée, puis une chute tout aussi rapide.

Manu : Alors… qu’est-ce qu’il nous reste des 2Be3 ? Un boys band préfabriqué ? Un phénomène sociologique ? 

Il reste quelque chose que ni la critique, ni les cyniques, ni le passage du temps ne peuvent effacer ; les 2Be3 sont un marqueur générationnel. Ils ont concentré tout ce que les années 90 pouvaient produire de plus pur : un storytelling auquel on croit, une télévision toute-puissante, un public avide et une innocence qui n’existe plus dans la pop contemporaine. Mais surtout l’idée folle que trois garçons de Longjumeau pouvaient devenir, l’espace de quelques années, les héros d’un pays entier.

J’ai envie de terminer cette chronique par la reprise de Juliette Armanet, qu’on retrouve comme une madeleine de proust dans la scène finale du film Partir un Jour, sorti un peu plus tôt cette année

INSERT — Juliette Armanet “Partir un jour”
https://www.youtube.com/watch?v=hTLNZl5GZyE

 

Manu : Superbe version interprétée cette année par Juliette Armanet, accompagnée au piano par Chilly Gonzales. La classe. Je sais pas si vous avez le film “Partir un jour”, ou plutôt devrais-je dire LES films parce qu’il y a d’abord eu un court métrage du même nom en 2021. Juliette Armanet interprète dans ces comédies musicales tout le répertoire des 90s : “Tu m’oublieras” de Larusso, “Bye Bye” de Ménélik ou “Pour que tu m’aimes encore” de Céline Dion.

Le making-of de "Partir un jour"

Manu : Avant d’aller plus loin pour savoir comment l’album Partir un jour a été construit, il faut quand même rappeler un truc : c’est que dans les boys bands, la musique n’est qu’une seule partie du concept. 

L’image, la danse, les apparitions télé… tout ça prend tellement de place que, souvent, les garçons eux-mêmes restent assez vagues en interview quand on les interroge sur leur musique. Et on ne va pas se mentir : rares sont les groupes du genre où quelqu’un touche vraiment un instrument. 

 

Oui et c’est pour ça que c’est difficile de trouver des infos sur la musique des 2be3.  Mais j’ai eu de la chance, j’ai réussi à passer un coup de fil au réalisateur et compositeur de l’album : Laurent Marimbert.

 

Ce qui m’a pas mal aidé pour comprendre cette petite histoire…. 

Olivia tu l’as dit les 2be3 se font repérer et Laurent Manganas (pour faire simple lui on va l’appeler Manganas), directeur artistique de chez EMI les choisit pour faire un album. Seulement il faut de la musique et donc un compositeur. 

 

A cette époque Laurent Marimbert, c’est un jeune compositeur, il a étudié le piano classique,  et un jour, patatra, son frère lui fait écouter Elton John et il a un choc, il se dit qu’avec le piano on peut faire des chansons de ouf… 

 

Alors il monte à Paris, il monte un petit studio avec son associé ingénieur du son Nicolas Varak et ils commencent à produire de la musique. 

Il est en début de carrière, il cherche à vendre sa musique…Un jour il décroche un rendez-vous chez EMI avec Manganas et il lui fait écouter ce qu’ils viennent de produire, un chanteur qui a un peu la voix de Georges Michael…. 

Et je vous laisse écouter Laurent Marimbert qui nous raconte ce qu’il se passe dans le bureau de Manganas chez EMI

 

INSERT ─ Extrait 1 

« En écoutant le projet qu’on lui amenait, il se dit tiens c’est marrant quelqu’un qui fait des chansons un peu rythmées. Compositeurs faisaient des ballades. EMI on aime bien les chansons. 

On a un boys band. 

C’est quoi un boys band ? C’est ça take that, worlds apart mais en français

Je ramène 3 morceaux…

 

Manu : Donc maintenant Laurent Marimbert le compositeur, et Nicolas Varak son ingé son doivent maintenant se mettre au boulot. Concrètement ils enregistrent où ? Dans les crédits sur l’album c’est marqué Studio “Les disques à la Maison”…  

 

Oui c’est leur studio, mais en fait c’est carrément un home studio, il me l’a confié.  

 

Même si Nicolas Varak l’ingénieur du son a bossé en Angleterre sur des productions dans les plus grands studios de Londres, là ils ont une petite console Mackie, un Micro Neumann, un préamp amek et basta. 

 

Au niveau des instruments, je vais pas vous saouler avec ça mais j’ai pas pu m’empêcher de demander,   ils ont pas les boites à rythmes 909 et 808 originales de la house, mais un rack qui s’appelle DrumStation et qui fait les mêmes sons. 

Pro TIPS une 909 ça vaut 5000€ aujourd’hui et cette DrumStation 300$… bon plan analo pour avoir les mêmes sons si vous faites de la house ou que vous voulez monter un boys band.  

 

Je vous passe la liste des claviers, du Roland forcément : le JV 2080, le RD600 et un petit sampleur AKAI. 

 

Tous les claviers sont synchronisés et contrôlés avec un ordinateur ATARI et un Cubase : en gros ça lance les séquence sur les synthés : et il faut enregistrer tout ça : à cette époque ils enregistrent pas encore sur l’ordinateur mais sur des cassettes VHS au format ADAT. C’est le début du home studio. 

 

Bref, à ce moment ils ont toujours pas rencontré les garçons et ils proposent ça : 

 

INSERT ─ Extrait 2 Démo partir un jour

 

Manu : Mais non, c’est génial c’est ça la première version de Partir un jour ? On dirait un titre tout pété des années 80 !

 

C’est la version Originale de la démo qu’on entend dans la série Culte. Chantée en yaourt. Ça paraît lent mais finalement c’était déjà beaucoup plus uptempo que ce qui se faisait en France à cette époque là. Et par la suite comme vous le savez elle sera encore plus rapide. 

 

Au boulot, maintenant il faut poser les voix et tout se petit monde se rencontre directement au studio : directement pour travailler. Je laisse la parole à maître Marimbert

 

INSERT ─ Extrait 3 : arrivée au studio 

 

Du charisme, du travail…. Mais un petit manque d’expérience quand même.. 

Il faut s’imaginer qu’à cette époque il y a pas de protools, rien n’est visuel dans le son, on est sur bande numérique. 

 

Pour faire une prise c’est plus long qu’aujourd’hui, faire du montage c’est encore plus long, c’est une tanée même,  et il va falloir faire pas mal de montage sur les voix, on est pas avec des mégas pros alors ça prend énormément de temps.  

 

Alors on va pas le crier trop fort, mais visiblement FIlip s’en sort un peu mieux que les autres et c’est d’ailleurs lui qui fait la plupart des voix et même aussi la plupart des chœurs… Mais tout le monde progresse petit à petit. 

En tout cas c’est un travail très long, mais c’était le lot des productions de l’époque…

 

Manu : Et justement, en parlant du son… comment on pourrait décrire le style de l’album ? Et c’est quoi leurs influences pour cet album ?

 

Quand on écoute l’album, on se rend compte que c’est très électronique. Je vous ai parlé du matériel qu’ils ont utilisé, les boites à rythmes les claviers Roland. C’est exactement ce qui était utilisé pour faire de la house et de la techno à la fin des années 80. 

Malgré tout c’est des chansons avec des structures très très Pop. 

 

Donc j’ai demandé à Laurent s’il avait simplement collé des intrus électros sur ses compos et je lui ai demandé s’il avait eu un rapport avec cette House de Chicago. Voilà ce qu’il m’a répondu : 

 

INSERT ─ Extrait 4 : House de chicago (blablabla)

 

Mais non Laurent, ça a pas vieilli, ça revient à la mode même….

Il cite Stock Aitken Waterman c’est un trio de compositeurs anglais qui ont commencé en faisant de la Hi NRG, cette fameuse disco électronique née à San Francisco au début de 80’s, et qui vont continuer en faisant de l’eurobeat et de l’eurodance, je vous cite les styles, mais je vous explique pas c’est trop pointu en tout cas c’est eux qui font ça : 

 

INSERT ─ Extrait 4bis : 

https://www.youtube.com/watch?v=dQw4w9WgXcQ&list=RDEMt6MUSQI0t_Ts2EDUDWGRhQ&start_radio=1

 

Donc c’est une influence pour la composition… D’ailleurs ils en font une reprise dans l’album. 

 

J’ai essayé de titiller un peu plus Laurent pour savoir ce qui était de la commande et ce qui sortait de lui. 

Il m’a confié que c’était un peu des deux, que quand un compositeur travaille pour un artiste il essaye de coller le plus au brief mais qu’il y’a forcément un peu de lui dans le travail. 

Mais j’ai spotté des trucs, notamment la salsa. 

 

Je lui ai dit : pardon mais la Salsa c’est un Brief de EMI : vous avez refait un Ricky martin 

 

INSERT ─ Extrait 5 : Ricky Martin (blablabla)

 

Je lui ai parlé de l’été bouge aussi qui sonne très reggae Vanessa Demouy et puis aussi de cette chanson à clochettes qui selon moi faisait un peu Michael Jackson. 

 

INSERT ─ Extrait 5 bis : Elle rêvait

https://www.youtube.com/watch?v=gEFUZSgdleE

 

Ça fait vraiment RnB, et il m’a dit qu’en effet il était fan de Babyface le fameux producteur qui a fait des titres pour Whitney Houston, boyz 2men, j’en passe et des meilleures…  

 

Manu : Et aujourd’hui, avec toutes les reprises qu’on entend de “Partir un jour” — Juliette Armanet, Philippe Katerine, même des versions piano — ils doit être refait Laurent Marimbert. C’était la honte dans les 90s et 30 ans plus tard ça y est c’est devenu un classique qui continue de lui rapporter des royalties en plus !

 

Oui alors, j’ai mis un peu les pieds dans le plat. 

Aujourd’hui quand c’est Armanet et Katerine qui chantent cette chanson tout le monde trouve ça formidable, mais à l’époque le monde adorait détester les boys band, c’était une musique très critiquée. 

Mais perso je suis comme tout le monde, je trouve qu’avec le temps, c’est une belle chanson, avec une belle mélodie. 

Et il m’a fait une belle conclusion sur cette histoire. 

 

INSERT ─ Extrait 6 fin (blablabla)

Manu : Merci Greg… j’avais déjà de l’affection pour Partir un jour, mais là tu viens de m’embarquer dans la mécanique interne du boys band. Et bien sûr, un grand merci à Laurent Marimbert : sans lui, on n’imaginerait jamais qu’un hit de cette taille puisse naître dans un home studio avec un Atari, une fausse 909 et trois VHS qui chauffent. Ses anecdotes et sa générosité, c’est du pur bonheur pour nous et pour les auditeurs. Merci d’avoir ouvert les coulisses.

L'univers visuel des 2 Be 3

Manu : Allez on va maintenant plonger avec toi Fanny dans l’univers visuel des 2Be3 : leurs corps, leurs looks, leurs clips, leurs pochettes… bref, tout ce qui a nourri le fantasme.

Fanny : On l’a vu, ce qui différencie les 2Be3 des autres boys band de l’époque, Alliage et G-Squad, c’est qu’eux ne sont pas un groupe fabriqué sur casting mais des amis d’enfance extrêmement soudés. Aussi, dès les premières heures du groupe, Filip annonce à EMI qu’ils refusent tout relooking, ils ne veulent pas être un produit marketing mais plutôt rester eux-mêmes et raconter leur histoire. Dans le livre « Ils s’étaient juré » de Philippe Latil, Filip reconnaît que le pari de toujours tout partager était pour le moins risqué :

« C’était assez gonflé de notre part, parce qu’après tout on débarquait de nulle part et il y avait des dizaines de candidats qui attendaient derrière la porte. » 

Manu : Un pari qui s’annonce payant ! Parce que comme le disait Olivia tout à l’heure, ce narratif des copains d’enfance va permettre justement de les démarquer. 

Fanny : A partir du mois de juin 96, le groupe entre en studio. Pendant que les paroliers écrivent des morceaux sur mesure qui mettent en scène l’amitié des 3 garçons, la danseuse Pascale Manganas met au point des chorégraphies qui soulignent leurs capacités sportives, pour ne pas dire acrobatiques, hors du commun. Comparé aux boys band anglais, Worlds Apart et autres, on a déjà ici une sorte de spécificité française. 

Fin septembre, le plan d’attaque qui va ouvrir aux 2Be3 les portes du succès est mis en marche : d’abord NRJ programme « Partir un jour » en heavy-rotation, c’est-à-dire 5 fois par jour. Ensuite EMI convoque la presse jeune pour un voyage à Miami afin d’inonder les kiosques de reportages pour annoncer la sortie du single. C’est la 1ère fois que les petits gars de Longjumeau voyagent aux States, ils sont surexcités. La suite, c’est Jean-Luc Geneste, le rédac chef d’OK Podium qui la raconte : 

«  A peine arrivé à Miami, j’ai décidé d’aller me baigner. Je me souviendrai toute ma vie de cette image : sur la plage je vois trois mecs taillés comme des dieux en maillot de bain ! Là j’ai pris conscience de leur physique. Inutile de préciser que je ne me suis pas déshabillé et que pendant 3 jours je me suis baigné loin d’eux ! »

Pour cette première grande parution dans OK Podium, les 2Be3 travaillent avec Bernard Mouillon, qu’on surnomme ‘le photographe de la presse jeune’. Mouillon va notamment les mettre en scène en jean torse nu dans l’eau au soleil couchant. La photo est ultra hot et va lancer ce qui est pour moi l’un des grands angles de l’image des 2Be3, c’est-à-dire la boîte à fantasmes ! 

Manu : Ah ouais, carrément ?

Fanny : Source de fantasmes d’abord pour les adolescentes, qui voient en eux l’incarnation d’une masculinité hétéro rassurante : les mecs sont frais, sportifs, attachants et canons, que demande le peuple ! Et puis fantasme aussi pour le public gay qui partage pour nos Apollons une forme d’attraction d’autant plus grande que le sous-entendu homoérotique est énorme ! Cette esthétique parfaitement huilée (c’est le cas de le dire!) – torses nus, tenues moulantes et chorégraphies suggestives – plus leur complicité affichée créent une double lecture totalement ambiguë à une époque où l’homosexualité restait encore très codée dans la culture populaire.

Manu : Et tout ça on le voit sur la pochette de l’album ? 

Fanny : Je pense que oui ! Cette pochette nous montre Filip qui serre entre ses bras Adel et Frank allongés au sol. Les trois sont habillés en noir, sur fond blanc. Il n’y a aucun artifice, juste leurs trois visages et bras musclés. Détail chelou : on note quand même que Filip porte une alliance à l’annulaire gauche. Je ne sais pas quel message c’était censé faire passer, ni à qui cette bague le liait…

Toujours est-il que cette photo, de même que toutes celles présentes dans le livret de l’album sont prises aussi par Bernard Mouillon, notre ami d’OK Podium, qui photographiait à l’époque toutes les stars d’AB Production et les boys bands concurrents qu’on voyait dans les magazines pour ado. Niveau look, on reste casual en jean, polo et chemise ouvertes.  

Manu : On note que le mec a photographié tous les boys FR et même les Tops Boys (parodie de Charlie et Lulu), Hélène etc. C’est un peu le Jean-Marie Périer des 90s ! 

Au-dessus du portrait des garçons on voit le logo des 2Be3 en bleu turquoise surligné de blanc dans un cartouche orange et le titre « Partir un jour » écrit en turquoise.  Ce logo utilise la police de caractères Serpentine créée dans les années 70, qui va connaître un grand succès dans le milieu sportif car on la voit régulièrement sur des maillots de foot. On la retrouve au même moment sur les affiches des films l’Arme Fatale avec Mel Gibson et du dernier James Bond avec Pierce Brosnan. Moi je trouve ça intéressant que les gens de L’Ère Graphique, la boite qui a designé l’album des 2Be3, soient allés chercher cette police connotée sport / film d’action pour renforcer l’image du groupe, ils ont poussé le concept jusqu’au bout, je dis bravo !

Manu : Et bien évidemment tu vas nous raconter que la prod va décliner cette même image au format vidéo dans les clips je parie…

Fanny : ça semble facile en effet, une fois que ton produit marketing est ficelé et ta cible identifiée, de continuer à développer le filon. Première étape avec le clip de « Partir un jour » qui met en scène le succès naissant du groupe. 

INSERT ─ Partir un jour clip

On est fin septembre 96, une partie du clip est tourné en studio sur fond vert, une autre dans différents endroits emblématiques de Paris, et le synopsis tient en une phrase : une jeune et jolie photographe blonde mitraille les 2Be3 avec son appareil photo tandis qu’ils chantent, dansent et changent de tenue à chaque plan. Je caricature à peine. On est dans la lignée pure et dure de ce qui se fait avec les autres boys bands, mais déjà les jalons de l’esthétique 2Be3 sont posés. Ce clip sera diffusé sur M6 dès la mi-octobre. On note quand même que le timing est affolant de rapidité !    

Etape 2 avec le clip de « 2 Be 3 », cette fois on veut vendre du rêve aux ados donc direction l’Amérique. Mais bizarrement au lieu d’aller à NY, clairement la ville qui est suggérée à l’écran à travers la succession de plans sur la skyline, les gratte ciels, et les ruelles bien ghetto, et bien c’est en fait tourné à Montréal ! Ok c’est pas les States mais on s’en rapproche. Cette fois, on rend hommage à la culture hip-hop et aux battles de break dance, les premières amours des 2Be3. Niveau look, on s’éloigne du stéréotype boys band pour aller clairement plus dans les baggys et le streetwear. La moitié du clip se déroule ainsi dans la rue, où l’on voit une bande de jeunes breakers enchaîner les figures. Un univers qui évoque l’époque de la MJC et de l’asso Concept of Art qui les a vu naître.    

Manu : Et après les 2Be3 au Canada, c’est parti pour épisode 3 : les 2Be3 à la plage ! 

Fanny : Direction les eaux turquoise, le soleil d’été et les paysages paradisiaques de l’Ile Maurice pour le clip du single « Donne » qui sort en avril 97. On se réchauffe de quelques degrés et on ouvre lentement mais sûrement la voie pour La Salsa qui sera leur futur tube de l’été… En attendant, dans ce clip, on voit nos 3 compères lancés à toute vitesse sur un mini yacht, chemises blanches ouvertes sur leurs corps huilés et bronzés. C’est limite si on sent pas l’odeur du monoï. Un peu plus tard ils descendent en rappel une cascade magnifique, on ne sait plus bien si c’est toujours un clip des 2Be3 ou si on a zappé sur la série Extrême Limite… Anyway, l’ascenseur social a fonctionné et cette vidéo montre les 3 amis, au sommet de leur gloire, en train de vivre un véritable rêve éveillé. Et nous on est bien heureux de pouvoir assister à tout ça, de l’autre côté de notre télé ! 

Le phénomène Boys band

Manu : Merci Fanny ! Alors on a beaucoup parlé des 2Be3 comme d’un groupe, d’un album, d’un phénomène musical. Mais derrière les refrains, il y a surtout un système, une époque, une mécanique très précise qui se met en place dans les années 90.

Et pour comprendre ça, il fallait quelqu’un capable de prendre un peu de recul, de regarder le phénomène boys band français non pas avec nostalgie, mais avec lucidité. Loïc, tu l’as dit toi-même : t’étais pas vraiment la cible… et c’est justement pour ça que ton regard est précieux. À toi.

Loïc : Bon je vous l’ai un peu dit en intro, je suis une gigantesque arnaque. Pourquoi ? Parce que vous m’invitez pour parler des 2be3 mais qu’en 1996, je n’avais que faire des torses musclés et des ritournelles acidulées des boysbands . Ceci pour deux raisons : 1, je n’avais pas encore compris que j’allais un jour être attiré par ces personnes, mais pas pour leurs qualités musicales. 2, j’étais 100% occupé par ma passion dévorante pour les Spice Girls. Les deux étaient clairement liées, mais ça non plus je ne l’avais pas compris !

Mais soyons honnêtes, si je n’étais pas fan, j’étais tout à fait au courant des actualités de la planète teen pop où les boysbands occupaient une grande partie des couvertures de Star Club et Salut. Fun fact j’ai été abonné à Star Club.

Manu : Les boys band ça devient presque une spécialité nationale : quand ça marche, on y va à fond ! En France on ne fait pas les choses à moitié. 

En 1997, nous n’avons pas un, ni deux mais trois groupes de garçons made in France qui se partagent les parts de marchés. 2BE3, GSquad et Alliage.

Les Anglais de Take That leur avaient ouvert la voie, mais ce sont les Worlds Apart, britanniques eux aussi, qui seront les premiers à faire chavirer l’Hexagone au printemps 1996. Ces derniers n’auront d’ailleurs aucun succès dans leur pays d’origine mais seront ici comme chez eux. Notre côté accueillant.

INSERT — Words Apart “Baby come back”

 

Le phénomène boysband est assez fascinant : par son intensité, la saturation audiovisuelle qu’il va créer, mais aussi par sa fugacité. En deux ans grand max, l’affaire est réglée et tout le monde a disparu, ou presque.

Et franchement, le plus intéressant avec les boysbands français, ce n’est pas ce qui se passe sur scène, souvent moyen et cheap, mais bon ils ont des abdos. C’est plutôt l’arrière-cuisine de la fabrique de la gloire éphémère.

Les labels qui se tirent la bourre pour être les premiers à dégainer les Worlds Apart français. Les producteurs véreux qui sentent le filon et exploitent des jeunes parfois un peu perdus et très inexpérimentés (coucou Gérard Louvin !). Pour la première fois dans la pop mainstream, les corps de jeunes hommes vont être objectifiés, réduits à leur plus simple fonction : créer du désir chez les jeunes filles, puis chez les gays et enfin, chez la ménagère, dernier maillon essentiel du succès.

Manu : La belle gueule de Filip, Quentin, Gérald on pourrait dire que c’est une beauté rassurante, normée, presque calibrée pour plaire au plus grand nombre. Tu es d’accord avec ça ?

Oui c’est finalement assez consensuel et le reflet des canons érigés par l’industrie de la mode : torses musclés et imberbes rendus visibles par de légères chemises toujours ouvertes, mâchoires carrées et regards profonds allant du plus sombre au bleu azur, c’est l’esthétique Calvin Klein qui s’invite dans nos salons.

C’est d’ailleurs la grande réussite de la série Culte 2be3 : la réalisatrice Yaël Langmann applique son female gaze, ce regard féminin brillamment théorisé par l’autrice et chercheuse française Iris Brey dans l’ouvrage du même nom. A travers ses yeux, on voit se dessiner le désir qui a étreint nombre d’entre nous face à ces visages et ces corps quasi-parfaits.

Forcément, la musique passe au second plan. Qui peut aujourd’hui citer plus de 3 titres de chacun de ces groupes ? Bon ok, moi, mais c’est un métier. Que dis-je, une vocation. Ou une perversion. 

Manu : Il y a autre chose aussi : si les premiers singles marquent et sont des compositions originales, on arrive vite sur des reprises… 

Exactement ! Des reprises qui ont le triple intérêt de ne pas demander trop de créativité, de rappeler aux parents des souvenirs de jeunesse et d’en créer de nouveaux à leurs enfants.

Les 2Be3 dégainent les premiers, avec Toujours Là Pour Toi le deuxième extrait de leur premier album. Un titre bâti sur Never Gonna Give you Up de l’anglais Rick Astley qu’on a entendu tout à l’heure.

INSERT — 2Be3 “Toujours là pour toi” 

Alliage attend le troisième single (après la balade lacrymale Lucy) avec Le Temps Qui Court, reprise d’Alain Chamfort, elle-même adaptée du tube de Barry Manilow Could It Be Magic, elle-même reprise par Take That en 1992. Miam les bonnes recettes de l’industrie musicale !

INSERT — Alliage “Le temps qui court”

Cruel Summer de Bananarama en duo avec Ace Of Base, ou encore Je l’aime à Mourir de Cabrel peupleront un deuxième album bien triste pour le quatuor, qui sentait déjà la fin et la tracklist remplie à la va-vite.

Mais les champions toute catégorie de la reprise faisandée, c’est G Squad. Leur premier single Raide Dingue de toi est une reprise en francais du titre Will You Be My Baby du girlsband Infiniti sorti en 1996. 

INSERT — G Squad “Je suis raide dingue de toi”

Leur second, Aucune Fille au Monde est une reprise à peine modifiée si ce n’est traduite de Can’t Take My Hands Off You de Soultans, sorti la même année en 1996. Vous avez compris le principe : effort minimal pour rentabilité maximale. On ne fait même pas semblant d’avoir une idée de DA.

Manu : Le problème, c’est que ce succès arrive trop vite, trop fort, pour des garçons trop jeunes. Ils gagnent tout d’un coup — la reconnaissance, l’argent, l’amour du public — mais sans les outils pour encaisser l’après.

Astrid Faguer le raconte avec une précision chirurgicale dans son excellent ouvrage Garçons perdus. La descente est implacable sitôt les premiers signes d’essouflement.

Pour G Squad, ça va aller vite, 2 des 5 membres du groupe, Andrew et Gérald, le quittent avant la sortie du deuxième album. Un disque sorti à peine un an après le premier et qui ne produit aucun hit : une misérable 73ème place des ventes qui signe le retour à la case départ pour Chris, Marlon et Mika. Le deux derniers n’ayant que peu d’appétence pour la chose musicale, ils ne poursuivront pas dans cette voie, contrairement au premier, seule vraie voix du groupe. On notera que Gérald, un temps rebaptisé D’jeyrald puis D’jey, va opter pour un autre instrument bien à lui qu’il exhibera fièrement dans des photoshoots pour adultes. Sacré D’jey. Et sacré morceau.

Chez Alliage c’est pas joli joli. Le bon Steven à la crinière fougueuse va se tourner vers Dieu, seul à même de combler le vide et le tirer des addictions diverses qui l’entrainent vers le fond. Fun fact, il est cette année derrière le succès récent et improbable du film religieux « Sacré Cœur – son règne n’a pas de fin » qu’il a réalisé avec sa compagne et qui fait le bonheur de Cnews qui crie à la censure alors que le truc a fait 500 000 entrées.

Quentin, le leader naturel du groupe s’est vite perdu dans ls affres du culturisme option anabolisants, jusqu’à se construire un corps au-delà du réel. Coupé du jour au lendemain du monde pailleté qu’il avait fait sien, la descente a été difficile. D’autant que pour lui comme pour ses ex-collègues, l’étiquette boysband lui a fermé toutes les portes. Après une rapide incursion dans le porno en solo, Quentin succombe le 25 février 2014 à une crise cardiaque. Il avait 39 ans.

Manu : Destin quasi similaire pour Filip des 2be3. C’est cruel parce que c’est souvent le plus charismatique qui tombe de le plus haut.

Et oui malgré son charisme n’a pas réussi à donner à sa carrière le tournant cinématographique qu’il espérait. Une daube avec Dennis Rodman, Simon Sez, et quelques épisodes de la série Brigade Navarro et c’est le trou noir, où alcool et substances permettent de tenir le coup jusqu’à celui de trop. Filip Nikolic décède le 16 septembre 2009. Adel développe une carrière de businessman et Franck s’épanouit dans le théâtre, avec une plutôt jolie réussite.

Manu : Du coup Loïc qu’est ce qu’il faut garder de ces années boys band ? Est-ce que c’était de la pop jetable, ou un vrai marqueur culturel malgré tout ?

Moi j’en garderai un souvenir un peu nostalgique fait de chansons qui, à quelques exceptions près n’ont pas vraiment traversé le temps. L’idée d’une époque révolue, quoique, où l’objectification des corps et le formatage extrême n’étaient quasi pas questionnés. Des destins tragiques qui nous rappellent que derrière les beaux gosses au torse huilé, il y avait de très jeunes hommes à peine adultes et facilement manipulables. Une certaine idée de la diversité aussi, timidement visible chez 2be3, quasi absente chez les autres. La fin d’une époque sans doute, car la France multiple et métissée aura toute la visibilité qu’elle mérite à l’été 98 grâce à l’équipe nationale de football, nouvel étendard derrière lequel se retrouve tout le pays, et qui va d’un coup balayer les formations aseptisées des années précédentes. Deux France populaires, optimistes et joyeuses se sont succédé avec cette même grande réussite : réunir pour un temps les gens et leur apporter le plus important, le plaisir simple de voir des garçons presqu’ordinaires réussir et tout emporter sur leur passage.

Manu : Merci Loïc. Ce que tu viens de raconter, c’est à la fois drôle, fascinant… et parfois franchement cruel. Et comme souvent dans les années 90, quand un phénomène devient trop gros, trop visible, trop populaire… la télé fait ce qu’elle sait faire de mieux : elle le parodie.

Preuve ultime que les boys bands avaient envahi l’espace public : même Charlie et Lulu s’y sont mis. On écoute tout de suite les Tops Boys… « Le feu ça brûle ».

INSERT — Top Boys “Le feu ça brûle”

À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST

Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.

Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !

« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »

Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “