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Mc Solaar “Prose Combat”

(1994)

EN QUELQUES MOTS

Aujourd’hui, on va vous parler d’un gamin de Dakar élevé en banlieue parisienne : Claude M’Barali alias MC Solaar.  Révélé par « Bouge de là » en 91, MC Solaar publie en février 1994 son deuxième album : Prose Combat.

Un disque fait à l’arrache, entre écriture automatique et sessions nocturnes, enregistré avec Jimmy Jay aux platines et le duo BoomBass / Philippe Zdar à la production. On y croise un “Nouveau Western” qui détourne Bonnie and Clyde, des “Séquelles” entêtantes, et une prose qui jongle entre calembours et commentaire social.

Lentement mais sûrement, Prose Combat va s’écouler à près d’un million d’exemplaires et décrocher deux Victoires de la Musique. Dans un paysage rap dominé par le flow rageur de NTM et la conscience politique d’IAM, Solaar trace une troisième voie : celle de l’élégance et du jeu de mots. Mais comment ce disque est-il devenu un classique du rap français ? C’est ce qu’on va vous raconter dans cet épisode !

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Retour en 1994

Voilà pour les 15 titres de « Prose Combat » ! L’album sort le 7 février 1994 en CD, Cassette et Double Vinyle sur le label Polydor. Fun fact : cet album que vous pouvez streamer aujourd’hui a été totalement introuvable pendant près de vingt ans. Un conflit entre Solaar et sa maison de disques a rendu le disque invisible ( ni en bac, ni en streaming) jusqu’en septembre 2021. Prose Combat est donc un classique… qui a failli disparaître.

1994, c’est une année charnière pour le hip-hop hexagonal. IAM décroche le tube de l’été avec « Je danse le mia » : huit semaines numéro 1, clip signé Michel Gondry. Dee Nasty sort « Le Deenastyle », et Le Ministère AMER débarque avec « 95200 », son album le plus radical.

Bref, 1994, c’est l’année où la France découvre que le rap peut remplir des salles, vendre des disques et même gagner des Victoires de la Musique. Et MC Solaar, avec IAM et le Ministère AMER, incarne cette nouvelle vague du rap français.

Côté cinéma, Mathieu Kassovitz tourne “La Haine” entre septembre et novembre 94, pile au moment où Prose Combat cartonne. L’année suivante, Solaar participera à la compilation du film avec « Comme dans un film », produit par Jimmy Jay et mixé par Zdar. Le rap et le cinéma de banlieue, déjà main dans la main.

La story de Mc Solaar

Manu : Comme il l’explique dans « Bouge de là », MC Solaar a donc souvent été amené à bouger de là. Du Sénégal à la banlieue parisienne, c’est quoi son histoire ?

Olivia : Tout à fait, les mouvements et déplacements ont joué un rôle important dans la trajectoire de MC Solaar. Claude M’Barali naît à Dakar en 1969, de parents tchadiens qui ont fui l’instabilité politique de leur pays. . Son père est traducteur et professeur d’anglais et sa mère, infirmière. Elle l’élève seule avec ses deux frères et sa sœur. La famille s’installe ensuite en région parisienne : à Saint-Denis d’abord, puis à Maisons-Alfort et enfin à Villeneuve-Saint-Georges.. Ce trajet-là, Afrique–Europe, périphérie–centre, marque profondément son regard.

À VilleneuveSaintGeorges, il découvre le hiphop comme une langue étrangère qu’il apprend très vite : Afrika Bambaataa, LL Cool J, Public Enemy et Big Daddy Kane… 

INSERT — Big Daddy Kane “Smooth operator”

Là où d’autres cherchent la posture, lui travaille la phrase, la musicalité des mots. Il lit, écrit, empile les références. Pour lui, Le rap n’est pas un exutoire, c’est un outil. Olivier Cachin, dans son livre Rap in France, note que Solaar arrive dans le rap français avec, je cite, « un rapport presque scolaire à l’écriture, mais une insolence permanente dans le fond ». Ce mélange-là va devenir sa signature.

Manu : Très jeune, donc, il passe déjà son temps à écrire et développe un style qu’il qualifie lui-même de “radicool”.

Olivia : Des jeux de mots, des histoires, des phrases qui tiennent debout sans musique. Quand il débarque au début des années 90, le rap français cherche encore sa langue. IAM politise, NTM cogne, Assassin radicalise. Solaar, lui, observe et noircit les pages.

Au début des années 1980, il quitte la France pour rejoindre un oncle installé au Caire, en Egypte. Il y passe quelques mois avant de revenir passer le BAC en France en 1988. C’est à cette période qu’il commence à se faire entendre sur les ondes : dans Deenastyle l’émission mythique de Radio Nova avec les mixes de Dee Nasty et animée par Lionel D. C’est là qu’ il improvise ses premiers textes et lance la phrase qui marquera ses débuts : « Claude MC tel est mon nom, Solaar est mon tag il aura du renom ». On écoute tout de suite MC Solaar avec ses comparses Striker D et Soon E Mc :  

INSERT — Lionel D & Dee Nasty – Live sur Radio Nova (Possee 501: Mc Solaar, Striker D, Soon E Mc) / 1989
https://www.youtube.com/watch?v=OI90CvTPV9E
(montage 1’15 puis 6’58 ou à partir de 11’ : mais petit doute si ce n’est pas juste l’impro d’avant)

Manu : À l’origine, « Solaar » n’était censé être que son pseudo de graffeur.

Olivia : Graffeur, rappeur, il participe au collectif Possee 501 (prononcer « cinq cent one »). … et suit, en parallèle, des études de langues ainsi qu’un cursus de philosophie à l’université de Jussieu, En 1990, alors que le rap reste encore marginal en France, il publie son premier single : Bouge de là. Le titre rencontre immédiatement un large succès, porté par un sample issu de The Message du groupe Cymande. C’est comme ça qu’il se retrouve un jour téléporté sur le plateau de Jacques Martin, nous sommes le 30 décembre 1990 :


INSERT — “Bouge de là” chez Jacques Martin
MACSolaar_JacquesMartin_30121990.wav 

Quelques mois plus tard, il est invité sur le plateau de l’émission Ciel, mon mardi ! de Christophe Dechavanne, aux côtés du groupe IAM pour évoquer la culture du rap. Mais s’ils font face ce jour-là à des chroniqueurs peu réceptifs, l’émission permet au grand public de mettre un visage sur ces artistes qui symbolisent une nouvelle génération.

Manu : C’est dans ce contexte que sort le “Qui sème le vent récolte le tempo”, le premier album de MC Solaar, porté par les titres “Bouge de là”, “Victime de la mode” et bien sûr “Caroline” : 

INSERT — Caroline

Olivia : Oui. Qui sème le vent récolte le tempo sort en 1991 et installe immédiatement Solaar comme un ovni. Bouge de là devient un tube radiophonique massif, ce qui était presque inconcevable pour un morceau de rap français à l’époque. Le disque dépasse les 400 000 exemplaires vendus et fait entrer Solaar dans des foyers qui n’avaient jamais écouté de rap. 

Mais ce succès crée un malentendu : Solaar devient, malgré lui, le rappeur rassurant. Celui qu’on oppose aux autres. Celui qu’on aime parce qu’il ne dérange pas trop. Et ça, il le vit mal. Olivier Cachin le décrit très bien dans son livre Rap in France :

“Le succès de Solaar sert aussi d’alibi à ceux qui refusent d’écouter le reste du rap français”

Olivia : Solaar devient « le rappeur intelligent », « le gendre idéal ». On le cite dans les lycées, on le passe sur Europe 1. Le risque est clair : être aimé pour de mauvaises raisons. Être réduit à une exception polie dans un genre qu’on continue de mépriser.

Manu : Donc ce deuxième album, ne doit pas être juste une suite logique. Il faut que ce soit une réponse !

Olivia : Exactement. Solaar veut rompre avec l’image du rap consensuel. Il cherche alors à « affirmer une ambition artistique plus dense et plus politique », pour ne plus être l’alibi culturel de ceux qui refusent d’écouter le reste du rap français. Il refuse de s’installer dans la posture du rappeur propre sur lui, qu’on invite chez Pivot. Il veut un disque plus dense, plus narratif, plus ample. Et surtout, il veut parler du monde tel qu’il le voit : contradictoire, violent, ironique, parfois absurde ; à l’image du premier single de l’album “Nouveau Western” :

INSERT — Nouveau Western
https://www.youtube.com/watch?v=1R2etg__x1Y

Manu : “Nouveau Western” c’est un morceau qui cristallise beaucoup de choses à l’époque.

Olivia : Oui. Sans entrer dans l’analyse des paroles, son impact culturel est immense. Solaar détourne les mythes américains, interroge les imaginaires dominants, et affirme une posture d’auteur singulière. Nouveau Western devient un morceau-discours, très commenté, parfois débattu, qui installe définitivement Solaar au-delà du simple cadre musical.

Manu : Le titre de l’album aussi “Prose combat” annonce la couleur.

Olivia: C’est un jeu de mots, évidemment. Mais pas gratuit. La prose, c’est l’écriture. Le combat, c’est la réalité. Tout est là : Solaar ne se pose pas en porte-parole, ni en prophète. Il raconte, il décrit, il découpe. Et ce qui frappe à la sortie de l’album, c’est la maturité. On n’est plus dans l’effet de surprise. On est dans l’installation.

Manu : Comment la presse accueille Prose combat ?

Olivia : Avec un enthousiasme rare, surtout pour un deuxième album. Les Inrockuptibles parlent d’ « un disque qui confirme que le rap français peut être un espace de narration adulte et complexe ». Libération évoque « un regard lucide, sans héroïsation ni misérabilisme ». Même Rock & Folk, peu réputé pour son amour du hip-hop, reconnaît que Solaar « impose une écriture qui n’a rien à envier à la chanson française ». Ce glissement est important : le rap n’est plus commenté comme un phénomène sociologique, mais comme une œuvre. Cachin, dans son livre Rap in France toujours, résume bien la situation :

« Prose combat est l’un des premiers albums de rap français à être critiqué pour ce qu’il est, et non pour ce qu’il représente » (Rap in France).

Même les médias traditionnellement frileux avec le rap se laissent convaincre. Ce n’est plus un phénomène : c’est un artiste.

Manu :  Et côté ventes ça donne quoi ?

Olivia : Elles confirment la critique. Prose combat se vend à 100 000 exemplaires en 10 jours et devient aussi une des meilleures ventes dans 20 autres pays. Il franchit rapidement la barre des 500 000, puis du million d’exemplaires vendus. . À une époque où le rap reste marginal sur les grandes radios, c’est un exploit. On est en 1994, sans streaming, sans réseaux sociaux. Juste le bouche-à-oreille, les clips, la scène. À ce moment-là, très peu de disques de rap français occupent cet espace-là : à la fois massifs commercialement, durables dans le temps, et reconnus culturellement. Prose combat devient une référence, et devinez quel artiste remportera la Victoire de la Musique l’année suivante ? 

INSERT — “Obsolète” Live Victoire de la Musique
Mc Solaar « obsolète » Les Victoires De La Musique Pour L’artiste Interprète Masculin De L’année 1995
https://www.youtube.com/watch?v=1f3SGwT8EBs

 

Le disque va s’installer et continuer de se vendre sur plusieurs années. Il circule sur cassette, sur CD, se prête, se copie. Il devient un disque de fond de bibliothèque. Solaar touche un public transversal : adolescents, étudiants, trentenaires, amateurs de chanson française.  Solaar devient une porte d’entrée vers le rap : Tu n’aimes pas le rap ?  Essaie Solaar.  Tu aimes le rap ?  Solaar, quand même.  C’est rare, ce consensus. Solaar devient même l’un des premiers rappeurs français identifiés à l’international.

 

Manu : Et justement, en quoi ce disque change la donne pour le rap français ?

Olivia : Il en change d’abord la perception. Après Prose combat, le rap français n’est plus obligé de se justifier culturellement. Il peut être exigeant, populaire, ironique, narratif, tout à la fois. Il change aussi les attentes. Un album de rap peut désormais être attendu comme un livre. On parle de cohérence, de vision, de trajectoire. Ce n’est pas un hasard si toute une génération, d’Oxmo Puccino à Abd Al Malik, revendique Solaar comme influence majeure. Ce n’est pas le disque le plus radical, ni le plus bruyant. C’est peutêtre pour ça qu’il est l’un des plus décisifs. Aujourd’hui, 30 ans plus tard, on en parle encore. Parce que ce disque déplacer les lignes. Il a montré qu’on pouvait être populaire sans simplifier. Qu’on pouvait vendre beaucoup sans crier plus fort que les autres. Qu’on pouvait faire du rap un espace de littérature orale sans perdre l’énergie. Et surtout, il a ouvert une voie. Après Prose combat, le rap français sait qu’il peut être multiple. Il n’a plus besoin de s’excuser d’exister.

Manu : Et cette influence, elle a même traversé l’Atlantique. En 1993, le rappeur Guru, la moitié du légendaire Gang Starr avec DJ Premier, lance Jazzmatazz, un projet qui fusionne rap et jazz live. Et sur ce disque, il invite MC Solaar. Ce n’est pas un hasard : Gang Starr avait déjà remixé « Qui sème le vent… » un an plus tôt. Cette fois, avec « Le bien, le mal », produit par Jimmy Jay, Solaar pose sa voix aux côtés des plus grands. La preuve que Prose Combat ne sort pas de nulle part — il s’inscrit dans un moment où le rap français commence à compter, y compris outre-Atlantique : 

[INSERT] Le Bien, le Mal
https://www.youtube.com/watch?v=Y91XOFQsNa0

Le making-of de "Prose Combat"

Manu : C’était Guru et MC Solaar, « Le bien, le mal » dans Radio K7.

Maintenant, pour comprendre comment Prose Combat a été fabriqué, on va se tourner vers Greg.

Tu nous a parlé de Christophe, Hubert, Claude et Philippe c’est un groupe de musette ?

 

Greg : Alors, ça pourrait, mais non. En fait c’est les prénoms des artisans de cet album. 

Je vais donc commencer par vous parler de Christophe Viguier dit Jimmy Jay qui a une histoire extraordinaire.  

 

C’est un gars de la banlieue sud qui commence la musique en 86 à 15 ans. 

En 87 Il mixe au Métropolis, en 1988 il gagne 300 000 francs au loto, il achète un Mac, un micro, une carte son et loue un local à la porte de Bagnolet pour créer un petit studio 

A 18 ans, il gagne le championnat de France de DJ

Il rencontre Claude à peu près à la même époque, et ils commencent à maquetter des titres dont Bouge de là et Caroline.

Motivés Ils emmènent les titres chez Polydor : Claude signe un contrat d’artiste et Jimmy Jay signe un contrat de réalisateur/manager. 

Chez Polydor y’a un certain Hubert Blanc Francard qui entend la démo et qui dit, je sais qui peut mixer cet album en Studio, c’est mon pote. 

 

Manu : Attends, Hubert Blanc-Francard… c’est Boom Bass ?

 

Oui c’est boom bass du futur duo Cassius. 

Alors je vais faire un petit point généalogie. 

Le père de Hubert Blanc Francard c’est Dominique Blanc Francard, un des plus grans ingé son Français qui a travaillé au studio d’hérouville avec les Floyd, Bowie et Gainsbourg entre autres. 

Dominique il a deux fils, Hubert dit Boom bass et Mathieu dit Sinclair.

 

Dominique travaille souvent à plus XXX et son assistant s’appelle Philippe Zdar (l’autre gars de Cassius), par l’intermédiaire de Papa, Hubert et Philippe sont devenus potes. 

 

Bref. Polydor met Phillipe Zdar sur le coup pour mixer le premier album de Solaar. 

Et tout ce petit monde se retrouve au studio à plus XXX pour mixer bouge de là.

Le jour J Philippe passe à coup de fil à son copain Hubert qui est devenu entre temps directeur artistique chez Polydor :  “Passe au studio, on est en train de terminer bouge de là, avec les potes de Solaar”

Mais il ne vient pas les mains vides, il vient avec une maquette qu’il a faite avec l’aide de son frère.

 

INSERT —  qui sème le vent

 

Manu : Donc t’as quatre mecs avec des parcours complètement différents. C’est hyper intéressant. et ça donne quoi quand tu les mets ensemble ?

 

Et bien ça va donner 2 albums et pleins de tubes. En vrai, chacun apporte sa patte, et ça fait avancer tout le monde. 

Jimmy jay et Boombass composent, ils sont un peu en concurrence mais ça les motive.

 

Zdar apporte un côté très pro au son. Son point fort après des années de studio c’est de très bien gérer les basses fréquences et le mix. Il faut dire qu’il est déjà influencé par la toute fraîche house music.

 

Jimmy jay lui, c’est l’historique, c’est lui qui a découvert Solaar, il a la culture du sample et du scratch et c’est lui qui signe le plus de morceaux. 

 

Dans l’album on ressent plein de styles : une grosse touche Jazz, raggamuffin, hip hop, variété, et l’arrivée de la house music. 

 

Manu : Et concrètement, comment ils fabriquent ces instrus ? Parce que j’imagine qu’on est sur du sampling pur et dur, avec les grosses machines assez rudimentaires. 

 

Alors ils ont une phase de préproduction, chacun chez soi, Jimmy Jay dans son studio porte de Bagnolet, et Boom bass chez lui.

Ils utilisent des gros sampleurs, notamment le AKAI S3200 qui ressemble à un gros magnétoscope, ils ont des vieux ordinateurs avec Cubase pour synchroniser tout ça 

C’est du early home studio, mais la phase d’après c’est au Studio plus XXX et là les pistes rentrent dans la console SSL de Zdar, compression équalisation et là ça devient très pro. 

 

Chacun arrive avec ses maquettes, souvent avec un gros sample de 8/10 secondes et après il vont habiller le son avec un beat refait, du microsampling, des basses, du scratch, des voix, des ambiances des choristes, je les soupçonne même d’ajouter des synthés, des guitares et des percus eux mêmes…. Mais ils sont jamais entrés dans ce niveau de détail de la sauce secrète. 

 

Solaar, lui, il s’occupe pas du tout du son, il est focus sur ses textes et sur son phrasé, selon la légende, ça lui arrive d’écrire des textes le midi pour les poser directement dans la journée. 

 

Dans le studio, c’est ambiance rap : y’a du monde : les sages poètes de la rue, bambi cruz, menelik. Y’a une anecdote qui dit que parfois on entendait même pas Solaar dans la cabine tellement tout le monde était en feu dans la cabine. 

 

Manu : Sur l’album il y a plein de samples, ils les trouvent où ? Parce que pour sampler, faut des disques, et à l’époque c’est pas comme aujourd’hui où tu trouves tout sur internet…

 

Oui c’est le nerf de la guerre, Jimmy jay raconte qu’il va souvent acheter des disques à Londres, et qu’il a trouvé 80% des samples de l’album dans un magasin à Tokyo. 

En 1993  ça commence à être dangereux de pas déclarer les samples, mais ils décident de la jouer un peu pirates… Y’a plein de micro samplings qu’ils ne déclarent pas. Impossible de trouver la liste exhaustive, on imagine qu’ils veulent pas alarmer les ayant droits. 

En revanche il font gaffe avec le sample de Gainsbourg qu’il vont clearer instantanément, et comme MC Solaar a une bonne image, le deal se fait facilement avec la famille, d’ailleurs Charlotte Gainsbourg est dans le clip de “séquelles”

Personnellement moi c’est grâce à ce morceau que je comprends ce qu’est un sample, je pense qu’il y a pas mal de francais dans mon cas. 

Et bêtement à l’époque je trouvais ça trop facile en pensant qu’il suffisait de faire tourner un sample pour faire un super morceau. on verra que c’est un peu plus compliqué.

 

Manu : Et Solaar, il pose comment sur ces instrus ? Parce que son flow, il est quand même très particulier. Je sais qu’il a beaucoup écouté LKJ (Linton Kwesi Johnson), le poète dub britannique qui l’a énormément influencé. D’ailleurs on va écouter un extrait de LKJ, et Greg je te propose de nous décrire ensuite un peu le style de Solaar.

INSERT — LKJ “Sonny’s Lettah”
https://www.youtube.com/watch?v=uKt2piV6 U6s&t=127s

 

Oui y’a quelque chose là dedans. Alors il a des phrasés Ragamuffin rapides qui font un peu old school maintenant.

Mais son flow il est pas ennuyeux parce qu’il casse les rythmes, il accélère et ralentit sans prévenir. y’a des phrases courtes, des longues phrases, parfois il chante.

 

Pour moi ce qui fait la singularité de Solaar c’est son timbre posé, un peu nonchalant, un peu détaché. 

Je pense à la concubine de l’hémoglobine : c’est presque du talk over avec le minimum de rythme pour que ca rentre dans le beat. 

 

Manu : Allez, on rentre dans le détail d’un morceau ? Parce que Le Nouveau Western, c’est quand même le gros tube de l’album, et il paraît qu’il y a une histoire de dingue derrière…

 

C’est boom Bass qui fait le morceau, et il est très content de sa démo : on l’écoute :

 

INSERT —  demo nouveau Western

 

Le problème c’est que boom Bass va faire une fausse manip sur son sampler mixer AKAI 3200, il va effacer sans faire gaffe la disquette. Et le morceau va disparaître. 

Alors il va refaire un nouveau morceau avec le fameux sample de Bonnie and Clyde. 

Quand il revient avec l’instru en studio pour finaliser le morceau, on lui dit mais t’as changé un truc non ?? Non non…..

 

INSERT —  instru nouveau Western

1) Sample de base sur l’intro.

2) sample de guitare électrique de steppenwolf, j’ai rajouté une automatisation gauche droite stéréo

3) on ajoute du saxo à gogo

4) Ensuite on prend cette batterie de Lee dorsay, on l’accélère

5) encore un petit gimmick de sax un peu hypnotique

6) maintenant il nous reste juste le beat : qui est doublé avec une boite à rythme pour taper un peu plus probablement. Et y’a plein de petits sons qui sont ajoutés pour que le beat soit vraiment intéressant. 

7) on a plus le sample. Juste un basse batterie avec le petit sax…. Micro sampling qui tombe en même temp que la caisse claire. 

8) basse filtrée, le French touch disco filtrée avant l’heure. 

9) et le sample revient, comme une résolution. 

10) on requite le sample et on se retrouve avec des accords de clavier rhodes. Probablement joué par quelqu’un. Je suis certain qu’ils ont joué des petits bouts. 

 

Obsolète

Obsolète c’est Jimmy Jay.. Il faut vraiment rendre hommage a Jimmy Jay parce qu’il est moins médiatisé que boom bass pourtant c’est lui qui va structurer les premiers projets. et ses instrus tiennent vraiment du génie. 

 

INSERT —  Obsolète. 

Le mélange de ces 3 samples passés à la moulinette de Jimmy Jay donne ça.

Un breakbeat classique repimpé Un maximum de saxophone avec du delay. 

Laurent Vernerey a rejoué les basses. 

Et puis le scratch de Jimmy Jay, il est credité aussi comme “autres instruments” alors j’imagine qu’il doit jouer la petite flute avec un synhté. C’est super bravo Jimmy Jay. 

 

Manu : Et cette dream team Jimmy Jay / Boom Bass / Zdar / Claude MC Solaar, elle va durer combien de temps ?

 

Seulement le temps de 2 albums, malheureusement ça termine mal, Jimmy Jay a quitté la tournée de prose combat avant la fin. 

Qu’est ce qu’il s’est passé ? Alors y’a quelque hypothèses

  • Surement un peu d’égo des deux côtés, Jimmy Jay il se plaçait comme découvreur et Solaar prenait finalement plus de lumière
  • Peut être un peu de tension sur la vision artistique, Jay il voulait continuer dans le sampling et les Cassius eux voulaient aller vers des compos plus originales.
  • Peut-être que Polydor a mis son grain de sel aussi pour s’accaparer solaar. 

On sait pas trop, ptet un peu de tout ça, c’est difficile de savoir. 

Une chose est sûre, c’est grâce à cet album, que Solaar est devenu une méga resta, c’est grâce à cet album que Jimmy jay et boom Bass sont devenus de vrais producteurs, une belle histoire.. 

Manu : Merci Greg. Et tu vois, cette collaboration, elle ouvre aussi autre chose. Parce que pendant les sessions de Prose Combat, Zdar aussi vit sa propre révolution.

Fin 1992, il découvre la techno lors d’une rave sur une péniche. Une épiphanie. Et la nuit, en cachette, il commence à mixer les premiers morceaux de Motorbass avec Étienne de Crécy. Il ferme la porte à clé, il a presque honte. Jusqu’au matin où quelqu’un le surprend et lui lance : « Mais qu’est-ce que tu fais ? C’est génial, c’est complètement hypnotique ! »

Cette house qu’il découvre, elle infuse directement dans Prose Combat : la compression, les effets, ces fins de morceaux qui s’étirent. Avant, les titres faisaient 3 minutes 10, là ils passent à 4 minutes 30. Le son de l’album, c’est aussi ça : un pied dans le hip-hop, un autre déjà dans la French Touch.

Juste pour le plaisir on va s’écouter un petit bout de “Flying Fingers” de Motorbass. 

INSERT — Motorbass “Flying Fingers”
https://www.youtube.com/watch?v=51cplfa6gfg

L'univers visuel de Mc Solaar

Manu : Fanny, on a parlé musique, mais l’univers visuel de MC Solaar, c’est un peu comme son flow : élégant, mystérieux, et surtout ultra-travaillé. Alors, on commence par où ? Par cette pochette mythique ?

Fanny : OK Manu, let’s go ! Déjà, avant de parler de la pochette, il faut raconter la collaboration et l’amitié artistique hors normes entre MC Solaar et le photographe français Philippe Bordas. Imagine : toutes les pochettes, toutes les affiches, tous les clichés officiels depuis 1991, c’est lui. Ils ont pris pas 10, pas 100, mais plus de 15 000 photos ensemble à travers le monde – de Bagnolet à Dakar, de Londres à Moscou, en passant par Los Angeles et Rome.

Manu : Attends, 15 000 photos ?! C’est énorme, non ?

Fanny : C’est signe que ça collait à merveille entre eux, sans doute ! C’est un peu l’histoire de deux débutants qui se rencontrent et grandissent ensemble. Bordas, photographe depuis 1990, traînait en Afrique, captivé par les boxeurs, les lutteurs, et cette énergie brute qui colle si bien à l’univers du rap. Et puis, en 1991, il croise la route de Solaar. Ni l’un ni l’autre ne savait qu’ils allaient marquer l’histoire. Solaar lui-même dit :

« Si on m’avait dit en 1991 que j’allais devenir chanteur, que Claude M’Barali allait devenir Solaar et que Philippe Bordas allait continuer à tourner autour de moi pendant quinze ans avec son petit appareil sans flash, je n’y aurais pas cru. »

Pourtant, c’est devenu une évidence. Bordas le suit partout : en concert, en voyage, dans l’intimité. Si ça intéresse quelqu’un, ils ont même sorti un livre en 2006, dans lequel Solaar commente lui-même les meilleures photos qu’ils ont prises tous les deux.

Manu : Ah et puis pour les fidèles de Radio K7, vous aurez peut-être capté que Bordas c’est le même photographe dont Fanny vous a parlé pour la pochette de 1, 2, 3 Soleils. Mais revenons à Solaar. Tu dis qu’ils ont voyagé partout à travers le monde, mais du coup pour Prose Combat ils sont allés où ?

Fanny : Les images de Prose Combat, que ça soit celle utilisée sur la pochette ou les autres photos qu’on voit dans le livret, c’est pas juste de simples photos : faut les voir presque comme une œuvre documentaire, un instant volé, une osmose entre un artiste et un lieu qui baigné d’histoire. Et pour ça, ils sont allés à Londres, et plus précisément à Brixton – un quartier chargé de symboles, qui a beaucoup compté dans la musique.

Manu : Brixton, c’est un peu le Bronx londonien, non ?

Fanny : Ouais ça y ressemble pas mal ! Brixton, c’est un endroit marqué par une histoire de luttes sociales, de cultures afro-caribéennes et d’énergie underground. Depuis des décennies, c’est un terreau d’inspiration pour les artistes : du dub aux Pet Shop Boys, d’Eddie Grant  au punk des Clash. Ses rues vibrent comme une bande-son rebelle, d’ailleurs tiens juste pour le plaisir on va s’écouter un bout de The Guns of Brixton des Clash :

INSERT — The Clash – The Guns of Brixton

The Clash – The Guns of Brixton (Official Audio)

Manu : Et alors comment MC Solaar se retrouve au milieu de tout ça ?

Fanny : Et ben, un peu par le hasard des opportunités. Bordas est missionné par le magazine Max pour faire un reportage sur Solaar. Ils débarquent avec Jean-Jacques Mandel, le patron du magazine qui est spécialiste de l’art africain et fan de Fela Kuti. C’est lui qui les traîne à Brixton. Et là, c’est le choc. Olivia va nous lire ce que Philippe Bordas a raconté sur ce photoshoot, dans l’ABCDR du Son :

« Brixton, c’est une ambiance terrible, un coin vraiment hardcore. Les artistes ne comprennent pas trop. Ils sont habitués à faire des photos en studio. À Londres, ils sortent, ils se couchent super tard, mais moi j’en ai rien à foutre, je mets des coups de latte dans la porte pour les réveiller le matin. Je veux être sur les lieux très tôt pour faire les images que personne ne fait. On est dehors à 7 heures du mat’, avec les Pakistanais qui livrent des oignons.

Quand je photographie Claude, je ne lui demande rien. Il fait tout en impro, et je le suis comme un serpent avec un petit appareil, un Leica M6. Ça va super vite, j’adore ça.

Pour l’image qui se retrouvera à l’arrière du disque, on ne s’est même pas parlé. On est dans la station où Eddie Grant a composé la chanson « Electric Avenue ». Deux femmes arrivent. Claude le sait, il s’asseoit sur les marches, je prends la photo, on repart sans rien se dire. Sur cette image, il y a tout : le mot « Ritual » sur le mur, et ce panneau « Trains to Victoria », c’est « le chemin vers le succès » pour Claude. 

Pour la pochette, on n’est pas exactement à Brixton. On trouve ce pickup sous un pont, avec des néons au-dessus. Une chance extraordinaire pour moi : j’ai un éclairage en reflet exceptionnel, comme dans un mini studio. »

Voilà, au bout du compte on a une série de photos couleur brutes, vivantes, qui sentent le vécu.

Manu : Et Solaar dans tout ça, il dit quoi ?

Fanny : Bah rien… il valide ! Bordas balance ses photos à Solaar un mois avant la sortie du disque, sans brief, sans explications. Solaar et son entourage choisissent à l’unanimité de mettre ces images-là dans l’album plutôt que l’autre photoshoot réalisé avec le photographe imposé par Polydor. Pour eux, ça colle parfaitement à la musique, y’a pas à tortiller.

Et ils ont bien fait, parce qu’on a rarement des photos de cette qualité, elles sont vraiment très très belles. Et d’ailleurs tout le travail de design graphique fait sur l’album avec Armand Thomassian, le DA de la maison de disque, est vraiment super quali. Clairement, Solaar avait la chance d’être entouré d’une équipe de talents qui comprenaient parfaitement son essence et le résultat est impeccable.

Manu : Y’a quand même une ombre au tableau dans tout ça, non ?

Fanny : Pas à l’époque, mais beaucoup plus récemment, Universal Music s’est fait condamner pour contrefaçon par le tribunal parce qu’ils ont réutilisé les photos de Bordas sans son accord sur les rééditions de Prose Combat et Paradisiaque. Résultat : les albums ont dû être retirés des bacs et interdits sur les plateformes, alors qu’ils étaient déjà introuvables depuis 2002…

Manu : Sale histoire ! On espère qu’ils vont trouver un terrain d’entente pour que le disque puisse ressortir un jour. Bon, et après cette plongée dans Brixton, on passe à l’autre chef-d’œuvre visuel de l’album : le clip de Nouveau Western ! Parce que là, on est dans le cinéma pur…

INSERT — Nouveau western (clip)

Fanny : Franchement c’était un énorme kiff de découvrir ce clip réalisé par le français Stéphane Sednaoui – dont on avait parlé dans l’épisode sur les Red Hot pour son boulot sur Give it Away, souvenez-vous…

Ce qu’il nous donne à voir dans Nouveau Western, c’est un voyage. Et même un voyage dans le voyage. Parce que Sednaoui fait passer Solaar de la France aux States, comme par magie, en un seul plan-séquence.

« Le réalisateur m’explique son idée, mais je ne la comprends pas (rires). Je n’avais pas beaucoup l’habitude de voyager et on est partis à New York, Los Angeles, en Arizona entourés de vrais cactus. Moi je changeais de sape, j’essayais d’avoir une attitude ‘Snoopienne’ — j’aime bien Snoop — pour donner une dynamique (rires). Quand on a vu le résultat, on était tous sidérés, c’est un super clip. »

Greg : Attends, il essaie de faire du Snoop Dogg ?!

Fanny : Franchement j’aurais jamais deviné ! En tous cas ça marche, parce que le résultat est vraiment génial. Sednaoui utilise des effets de travelling avant et de fondu enchaîné pour créer l’illusion d’un découpage spatial : Solaar se tient debout devant le Moulin rouge à Paris, avec une image, une sorte de pancarte dans les mains. La caméra avance lentement vers lui, et paf, on entre dans l’image et on se retrouve dans une ville rurale avec un cowboy, qui tient une autre image dans les mains. Le travelling continue d’avancer dedans et BOUM, on se retrouve au milieu de la circulation à Chinatown. C’est poétique, surréaliste, ultra smart et surtout, révolutionnaire pour l’époque. Normal donc qu’il décroche la Victoire de la Musique pour le meilleur clip de l’année 1995 !

D’ailleurs, petite anecdote croustillante : à l’époque Sednaoui soupçonnait Michel Gondry de lui avoir piqué son concept pour le clip de Je danse le Mia d’IAM, sorti peu de temps après. Ils bossaient avec les mêmes équipes chez Durant, une boîte d’effets spéciaux. Il se disait que les ressemblances entre les 2 clips étaient un peu abusées et qu’il devait y avoir un truc… Jusqu’au jour où 10 ans plus tard, Sednaoui se retrouve à une conférence avec Anton Corbijn et Michel Gondry pour la série de DVD The Work Of Director et là Gondry avoue devant toute l’audience que chaque soir quand Sednaoui partait de chez Durant, il allait mater ses rushes avec son équipe pour essayer de pousser plus loin le concept de « Je danse le Mia » qu’ils allaient tourner.

Manu : Donc en gros, Sednaoui invente un truc de ouf, et Gondry lui rend hommage à sa façon…

Fanny : C’est une manière sympa de voir les choses, on pourrait juste se dire qu’il a pompé ses idées. Mais je crois que ça n’a pas trop foutu la merde entre eux. De toute façon, c’est des génies chacun dans leur genre !

Manu : Oui et cette collection de DVD dont tu parlais là, « The Work of Director » elle est complètement culte. Elle met en avant tous les meilleurs clippeurs des années 90 : Sednaoui, Gondry, Corbijn, mais aussi Spike Jonze, Chris Cunningham, Jonathan Glazer, Mark Romanek… Que des gens dont tu nous as parlé ici, Fanny, dans Radio K7. Donc si vous avez encore un lecteur DVD, offrez vous la collec sur ebay 🙂

À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST

Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.

Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !

« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »

Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “