Retranscription de l'épisode
Wu-Tang Clan « Enter the Wu-Tang (36 Chambers) » (1991)
EN QUELQUES MOTS
Au début des 90s tout s’accélère dans le hip hop qui CARTONNE sur les radios comme à la télé. Et cette popularité croissante oblige NEW YORK à redoubler d’efforts pour se renouveler face à la concurrence du rap WEST coast.
1993 est l’année qu’à choisi le Wu Tang pour marquer à jamais l’histoire du rap avec un premier album qui va faire l’effet d’une bombe, Enter The Wu-Tang est sombre, brut avec un son granuleux immédiatement identifiable. Cet album va enfin sonner l’heure du renouveau pour le rap new yorkais.
Avec cette attaque foudroyante digne d’un film de sabre chinois, les membres Wu-Tang vont devenir instantanément les princes de New York et influencer durablement la scène rap US, de Mobb Deep à Jay-Z, en passant par Nas ou Notorious B.I.G.
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Retour en 1993
Voilà pour les 13 titres de Enter the Wu-Tang, alias Thirty-Six Chambers. C’est donc le premier album du Wu-Tang Clan. Il sort le 9 novembre 1993, en vinyle, cassette, CD et Minidisc, sur le tout nouveau label Loud Records distribué par RCA.
En 1993, c’est la guerre East Coast contre West Coast, pour savoir qui de New York ou de L.A. domine véritablement le rap game. Deux disques majeurs sortent aussi en ce mois de novembre : sur la côte Est, « Midnight Marauders » d’A Tribe Called Quest, et sur la côte Ouest, « Doggystyle » de Snoop Doggy Dogg.
En France aussi, le rap commence à s’installer sur les ondes. C’est cette même année que sortent « J’appuie sur la gâchette » de NTM et « Ombre est lumière », le deuxième album d’IAM. Grégoire, d’ailleurs, tu nous avais raconté dans un précédent épisode comment le son du Wu-Tang avait influencé celui de « L’école du micro d’argent »…
Sinon, sur nos petits écrans en 93, on découvrait les clips d’Ace of Base, le live « Unplugged » d’Eric Clapton, la série « Docteur Quinn, femme médecin » et les Minikeums ! Putain, c’était trop bien !
Allez, on va commencer par faire un petit tour de table et rembobiner vos souvenirs.
La story du Wu-Tang Clan
Manu : Allez, on va maintenant vous raconter comment est née la légende du Wu-Tang Clan, avec toi Olivia. Il faut dire que c’est avant tout l’histoire d’un quartier de New York pas vraiment comme les autres : Staten Island.
Olivia : Staten Island, c’est une île immense située de l’autre côté du fleuve Hudson et de l’Upper Bay. Géographiquement, on est plus proche du New Jersey que de la ville de New York, et son décor n’a pas grand-chose à voir avec les buildings de Manhattan, à une demi-heure de ferry. Longtemps, personne n’a représenté Staten Island.
Enfant, Robert Diggs – plus connu sous le nom de RZA – se passionne pour le cinéma et plus particulièrement les films d’arts martiaux. Mais dans son quartier, il ne se passe rien. Il est donc obligé de traverser la ville pour espérer voir sur grand écran ses films de kung-fu préférés. En cette toute fin des années 70, il faut se rendre aux alentours de la 42e rue pour trouver les grindhouses, ces salles de cinéma qui programment des films de séries B. Le quartier est assez mal fréquenté et il faut faire abstraction des junkies qui profitent des billets pas chers pour se shooter au chaud et à l’abri. Mais ça ne démotive pas le jeune Robert, qui rapporte régulièrement chez lui des VHS récupérées sur place et organise des projections pour ses potes. Le déclic va se faire en 83 devant le film Les huit diagrammes du Wu-Lang. On écoute RZA en parler :
Grégoire : « Je pense que ce qui faisait que ce film résonnait autant chez nous était le fait qu’il parle de fraternité. On y voyait des frères se battre les uns pour les autres, une famille détruite par la trahison, cherchant la vengeance, la rédemption, et une guerre dans laquelle même les femmes devaient s’impliquer. Mais il y avait aussi autre chose. Des films comme La 36e chambre de Shaolin mettent en avant une forme d’oppression gouvernementale. Ils montrent un gouvernement étranger qui opprime la population locale. »
Issue de milieux sociaux défavorisés, la bande de potes de Staten Island trouve ici un écho à sa propre situation, la sensation d’être les oubliés de la société américaine. C’est ce qui va les pousser, en 1992, à creuser cet imaginaire, entre cinéma, mysticisme et fantasme oriental. S’essayant à leurs premiers raps, ils s’amusent à rebaptiser les lieux qu’ils connaissent et se créent leur propre mythologie : dans leurs paroles, Staten Island devient Shaolin, Manhattan devient La Mecque, Brooklyn, la médina, et le New Jersey se transforme en New Jerusalem. Tandis qu’ils composent leurs premiers morceaux, ils se mettent aussi à lire L’Art de la guerre de Sun Tzu et élaborent des tactiques militaires pour investir l’industrie de la musique.
Mais pour commencer, il faut un nom. Ce sera le Wu-Tang Clan, en hommage à Shaolin vs. Wu Tang, un film produit à Hong Kong en 1983, avec Gordon Liu, qui met en scène le combat entre deux écoles de kung-fu :
INSERT — Extrait vidéo
https://www.youtube.com/watch?v=sYC73P4Ok_c
https://youtu.be/CofpOLquatY?t=19
Manu : À ce moment de l’histoire, il faut quand même revenir un petit peu en arrière, parce qu’avant la naissance du Wu-Tang, il y a eu ce single bien mainstream d’un certain « Prince Rakeem » !
INSERT — Prince Rakeem, « Ooh I Love You Rakeem »
https://www.youtube.com/watch?v=O7_3tlhlm78
Et oui, parce qu’avant de devenir RZA, notre copain Robert s’est lancé dans le rap grand public sous le nom de Rakeem, mais c’est un putain de flop commercial ! Du coup, Robert est viré de son label et rentre la queue entre les jambes à Staten Island. Qu’à cela ne tienne, il recrute ses cousins, GZA et Ol’ Dirty Bastard, et cinq autres amis d’enfance. Les plus fortes têtes de Staten Island… Forcément, au début, l’ambiance est un peu tendue et les bagarres régulières. Mais RZA a un plan et il ne va rien lâcher. Chacun met 100 $ dans le projet afin de lancer leur premier single.
Dès l’automne 1992, avec ce disque vendu au cul du camion, leur style est déjà bien présent : un beat prenant, une production spartiate, des rimes assassines. Protect Ya Neck s’écoule à 10 000 exemplaires en moins de six mois, ramenant le rap underground au premier plan.
Cet incroyable buzz autour de leur premier single va permettre au clan d’envahir le rap et de séduire l’industrie. À l’époque, les médias US sont focalisés sur la guerre East Coast / West Coast entre 2Pac et Notorious Big et ne se passionnent pas pour RZA et sa bande… Mais c’est la rue qui va faire leur succès. Et ça, c’est un vrai atout pour durer. Dès le début, leur obsession est d’occuper le terrain : ils prennent leur voiture et partent faire des concerts dans toute la région, tout le temps. Ils vont dans les magasins de disques, demandent au vendeur de passer leurs chansons, et font semblant d’adorer ça pour rameuter des gens. Sur le parking, Mook vend les disques dans le coffre de sa voiture…
Manu : Nous sommes le 9 novembre 1993 et sort un disque qui va bouleverser l’histoire du rap : Enter the Wu-Tang (36 Chambers).
INSERT — Arsenio Hall Show, Wu-Tang Clan, « C.R.E.A.M. » en direct (1994)
https://www.facebook.com/watch/?v=1064400673755089
Olivia : Ce premier album fait figure d’ovni tant il ne ressemble à rien de connu à l’époque. Les 9 membres du groupe y livrent une musique sombre et minimaliste dont le son brut détonne.
Depuis plus de 5 ans, c’est la Californie qui s’impose et séduit le public avec ses sonorités chaudes et très funk. On pense évidemment à Snoop Dogg, Dr. Dre, dont on a déjà parlé dans Radio K7. Enter the Wu-Tang (36 Chambers) permet de redorer le blason du rap de la côte Est et d’imposer un son dur et sans compromis. Le Wu-Tang Clan va puiser dans son imagerie de renégats du rap, en mettant sans cesse en lumière son île de Shaolin ou en se mettant en scène avec des katanas de samouraïs.
On va écouter l’une de leurs premières télés US. Dans cet extrait, ODB présente le Clan, puis RZA nous explique la philosophie du Wu-Tang :
INSERT — Extrait vidéo
https://www.youtube.com/watch?v=0g8UyK8KQhw
ODB : « C’est le Wu-Tang from Shaolin. Je vous présente Big Pook, RZA, GZA, Raekwon… On a Method Man, Inspectah Deck, U-God, derrière il y a Masta Killa… Moi, je m’appelle Ol’ Dirty Bastard et on va maintenant vous expliquer nos “rules”.
RZA : « Historiquement, le Wu-Tang représente une technique de maniement de l’épée. Le Wu est la manière de manier le Tang qui, pour nous, est la langue. Le clan représente la famille.
On fait référence à cette technique guerrière parce que nous sommes des assassins lyriques et qu’on fait en sorte que la langue représente symboliquement une arme. C’est comme ça qu’on travaille. On décompose chaque lettre pour qu’elle devienne un jeu spirituel et imprévisible, un jeu naturel.
Ce que vous avez ici est une bande de frères avec beaucoup de talent, et ce jeu naturel. Je dis “jeu naturel” dans le sens où la rue l’entend, c’est-à-dire un moyen de survivre dans le ghetto. Le savoir que la rue t’enseigne.
En fait, le Wu-Tang, c’est la technique de défense que nous utilisons pour survivre. La langue contre les armes. En tout cas, c’est comme ça qu’on voit les choses. »
Avec son style granuleux et son penchant pour les paroles hardcore, le Wu-Tang va envahir l’industrie comme aucun autre groupe de rap ne l’avait fait auparavant : Enter the Wu-Tang (36 Chambers) va dépasser le million de ventes nationales en un an !
Manu : C’est très, très fort, mais le vrai coup de maître du Wu-Tang, c’est d’avoir réussi à gérer le groupe et leurs carrières solo en même temps !
Olivia : En effet, RZA va réussir à négocier un accord avec Loud Records qui comprend la signature du Wu en tant que groupe, tout en permettant à chaque membre de signer ailleurs en solo. Pour RZA, la seule façon de conquérir le rap game est que le Wu répartisse ses membres dans toute l’industrie. Il se donne cinq ans pour lever une armée, l’entraîner et la lancer à l’assaut de l’industrie, prenant pour cela le contrôle absolu de l’image, du son et de la stratégie commerciale du groupe. Il s’appuie sur le succès de leur premier single pour signer un deal garantissant à chacun de ses membres une totale liberté créatrice et contractuelle en dehors du Clan, soit la possibilité à moyen terme d’engranger deux fois plus de royalties et de faire grimper les enchères : Method Man signe chez Def Jam, GZA chez Geffen, Ol’ Dirty Bastard chez Elektra, Ghostface Killah chez Epic, tandis que Raekwon restera chez Loud Records.
La tournée qui suit la sortie d’Enter the Wu-Tang (36 Chambers) est évidemment complètement folle. Ils sont accueillis comme des rois par le public, aux quatre coins du pays. Ils jouent parfois 3 concerts par soir : Philadelphie en début de soirée, le Bronx quelques heures plus tard, obligés de rallier les deux villes à 200 km sur l’autoroute.
Quelques mois plus tard, ils entament leur tournée internationale. Ils ne sont jamais sortis du pays, certains n’ont même pas de pièce d’identité… rien, sauf leur matricule d’ex-détenus. Pendant cette tournée, qui se solde malgré tout par un disque de platine, quasiment tout leur staff va jeter l’éponge, épuisé par les bastons incessantes, les fuites d’hôtel pour factures de téléphone impayées et leur délire paranoïaque. Ils laissent des notes de 17 000 $ et refusent de boire dans des bouteilles non décapsulées, par peur que le gouvernement américain ne les empoisonne.
Manu : L’histoire est dingue ! C’est quand même la plus improbable success story de l’industrie musicale américaine !
Olivia : En rompant avec le bling-bling de la côte Ouest, en proposant une mystérieuse philosophie orientale, le Wu-Tang Clan avance à la manière d’une armée investie d’une mission. Et ça fonctionne puisqu’ils vendront au total plus de 40 millions d’albums. Mais surtout, ils ont dicté leur volonté à l’industrie et n’ont jamais rien cédé. En cela, l’apport artistique du Wu est immense. C’est probablement à RZA que l’on doit le rap 100% indépendant aux États-Unis. Celui-là même qui permettra plus tard l’éclosion de Nas ou de Jay-Z.
Souvent imités mais jamais égalés… la toute dernière phrase de l’album mettait déjà en garde ceux qui chercheraient à les copier : « C’est ça le secret : ne jamais enseigner le Wu-Tang. »
Moi, j’adore le Wu-Tang, c’est vraiment la colonie de vacances. Les mecs sont tous excellents, mais ce sont de vrais gamins, quoi ! Heureusement qu’il y en a un pour faire tourner la boutique : le pilote, c’est RZA. Le mec a la vision, il va réussir un hold-up auprès des labels. Il va réussir à vendre deux fois les mêmes artistes à deux labels différents et même à rester propriétaire de sa marque !!
Outre les revenus traditionnels liés aux ventes de disques et aux concerts, le groupe a compris avant tout le monde le pouvoir de l’influence et du branding dans le hip-hop. Vous vous souvenez du Wu Wear ? C’est la marque qu’ils vont lancer en 95 en ouvrant des magasins dans tout le pays, ça leur a rapporté 10 millions de dollars chaque année ! Ce mec est un putain de génie.
Cette imbrication de labels et de produits dérivés a même attiré l’attention du FBI, qui s’est mis à soupçonner un réseau de blanchiment d’argent. La structure Wu-Tang Productions a donc fait l’objet d’une enquête de 1999 à 2005, mais sans donner lieu à des poursuites. Dommage, ça aurait ajouté encore un peu à la légende…
Le making-of de "Enter the Wu-Tang (36 Chambers)"
Manu : C’est parti maintenant pour la partie consacrée à l’enregistrement de ce premier album du Wu-Tang. On imagine que ça se passe du côté de New York, Grégoire…
Grégoire : Bien vu Manu, je vous emmène au Firehouse Studio à Brooklyn, épicentre du rap East Coast à la fin des années 80 et au début des nineties, et fréquenté par RZA à l’époque où il se fait encore appeler Prince Rakeem.
C’est là-bas qu’il va enregistrer le premier titre du Wu-Tang Clan, Protect Ya Neck, un morceau hors norme sur lequel figurent 7 rappeurs, 7 rappeurs lâchés par leur label et qu’un RZA revanchard veut remettre en selle…
INSERT — Wu-Tang Clan, « Protect Ya Neck »
Manu : Donc en fait, avant la naissance du Wu-Tang, RZA avait déjà des liens très forts avec ce studio…
Grégoire : Oui, après le boulot, il y passait une grande partie de ses soirées avec son cousin GZA, également connu sous le nom de The Genius. Et puis il y a un lien de confiance qui s’établit avec le propriétaire de ce loft de 90 m², l’ingénieur du son Yoram Vazan.
Et puis il y a aussi des considérations financières : on est sur un studio à 20 dollars de l’heure avec du matériel d’occasion. Sans être cheap, ce n’est pas un studio à la pointe de la technologie, de toute façon le Wu-Tang ne peut pas se permettre de faire des folies. Le groupe a même du mal à payer les sessions d’enregistrement. Yoram Vazan, le boss du lieu, raconte que le groupe réunit parfois des pièces de 25 cents pour le régler et qu’il doit régulièrement leur faire crédit, mais c’est de bon cœur. Il aime leur musique, c’est clairement un lieu de passionnés. J’ai parlé de Yoram Vazan, on peut également citer Ethan Ryman, qui a participé aux sessions d’enregistrement sur l’album, formant un duo de choc avec RZA, qui contrôlait les samples avec son clavier Ensoniq, pendant que Ryman gérait la console de mixage.
Manu : On a déjà un petit aperçu, mais comment cela se passe-t-il en studio entre les neuf rappeurs ?
Grégoire : Oui, 9 rappeurs, mais seulement 8 qui peuvent être présents en même temps, car le studio est trop petit pour accueillir tout le monde. L’ambiance est faite d’une saine émulation, RZA n’hésite pas à mettre en concurrence ses 9 samouraïs pour savoir lequel posera son flow sur telle ou telle instru concoctée par leur Shogun. Le Wu-Tang a beau être un collectif, n’imaginez pas pour autant un fonctionnement horizontal, bien au contraire, explique RZA dans cette ITV accordée à Télérama :
INSERT — RZA, « L’interview post-it » (Télérama, 2017)
J’ai parlé de saine émulation, mais il y a aussi des tensions en studio : logique quand vous réunissez dans la même pièce 9 fortes têtes de Staten Island, qui viennent parfois de cités rivales, anciens camés ou dealers. RZA, lui, n’en a que faire, il veut simplement réunir les meilleurs soldats à sa disposition pour révolutionner le hip-hop.
Manu : Révolution, c’est un mot qui revient beaucoup quand on lit des infos sur cet album. Pourquoi est-ce une révolution ?
Grégoire : C’est une révolution parce qu’à l’époque, c’est le son West Coast qui domine les ondes, avec par exemple ce délicieux son funky de Dr Dre accompagné du flow chaloupé de Snoop Dogg. On est fin 1992, l’année du premier single du Wu-Tang.
INSERT — Dr. Dre feat. Snoop Dogg, « Nuthin’ but a “G” Thang »
Le Wu-Tang débarque, lui, avec une formule complètement différente : là où le son West Coast est surproduit, les New-Yorkais arrivent avec une musique hyper brute et minimaliste, pas d’effet sur les voix, des morceaux construits comme des autoroutes, avec très peu de « hooks », ce moment de grâce dans un morceau qui permet d’accrocher l’oreille de l’auditeur. Bref, RZA construit ici une véritable alternative new-yorkaise au gangsta rap californien, grâce à un art génial du sampling et une culture soul encyclopédique.
En 1992, feu Ensoniq Corp. commercialise l’Advanced Sampling Recorder 10, un synthétiseur/sampleur qui va changer le cours du rap. En effet, après avoir passé une dizaine d’années à bricoler des beats sur des machines de fortune, Robert Diggs alias RZA, 23 ans, réussit à mettre la main sur un exemplaire (la rumeur veut qu’ODB le lui ait piqué en magasin). Mué en « maître de la production », il produit alors « les 100 premiers morceaux du Wu-Tang Clan », concoctant au passage ce son sec et cradingue qui a retourné les esprits. (source)
Un son aux limites de la pauvreté, d’après Les Inrocks : « En studio, tout le monde (RZA en tête) tient à garder l’aspect sale et brut des enregistrements. Les sons des films de kung-fu sont captés directement depuis un vieux magnétoscope… À l’époque, le traitement du son est encore limité – ce qui fait que ces échantillons pris dans les films constituent la partie la plus compliquée du disque, d’autant que RZA veut en mixer plusieurs ensemble et que les machines de l’époque le permettent difficilement. Pourtant, il arrive à ses fins et le résultat flirte avec un son souvent aux limites de la pauvreté, si lo-fi qu’il donne l’impression que tout est recouvert d’une couche épaisse de parasites. Ce que le groupe adore. Enter the Wu-Tang… est ainsi un album où s’entrechoquent les cultures, les citations très recherchées et les voix les plus rugueuses du moment. Ça donne à l’ensemble sa totale adéquation avec une époque qui cherche sans cesse des formes neuves, pas forcément très propres. »
Manu : Bon, là forcément, il faut que l’on s’arrête sur l’un des samples les plus célèbres de l’histoire du hip-hop, celui du morceau C.R.E.A.M.
Grégoire : Oui, c’est sans doute l’acronyme le plus célèbre de l’histoire du hip-hop, « Cash Rules Everything Around Me », qui repose sur plusieurs samples du groupe soul féminin les Charmels, signé sur le label Stax Records. Je vous propose de décortiquer le titre, avec d’un côté le morceau original et de l’autre les boucles créées par RZA :
INSERT — Les samples de « C.R.E.A.M. » (dont The Charmels, « As Long as I’ve Got You »)
https://www.youtube.com/watch?v=WjCDagmAvxk
Voilà pour les trois samples utilisés. On se réécoute maintenant le début du morceau : je disais un peu plus tôt que l’album ne regorgeait pas de « hooks », en revanche là il y en a un beau, avec cette intro un peu lancinante et l’entrée de ce riff de piano devenu iconique dans l’histoire du hip-hop.
INSERT — Wu-Tang Clan, « C.R.E.A.M. »
J’ai parlé des Charmels, mais sur le disque on retrouve des samples de Sly and the Family Stone, James Brown évidemment, mais aussi de Lee Dorsey ou encore du pianiste de jazz Thelonious Monk, notamment sur « Shame on a Nigga », sur lequel ODB pose son flow frappadingue. Moi, perso, je suis fan du sample de Wendy Rene, là encore une chanteuse de Stax, utilisé sur le titre « Tearz ». Ne vous fiez pas au rythme entraînant du morceau : sur ce titre, RZA raconte la mort de son petit frère tandis que Ghostface évoque un de ses potes qui a attrapé le sida.
INSERT — Wu-Tang Clan, « Tearz »
Manu : Révolution musicale, révolution dans la manière de dealer avec les maisons de disques (on en a parlé avec Olivia), mais aussi révolution marketing, on pourrait dire.
Grégoire : Oui, ça ne vous a pas échappé, cet album est truffé de références aux arts martiaux, avec de nombreux extraits de films de kung-fu des seventies qui font le lien entre les différents morceaux.
INSERT — Extrait
Mélanger kung-fu et hip-hop, ça nous semble évident aujourd’hui, et ça, on le doit là encore au producteur charismatique du Wu-Tang. RZA crée avec cet album une mythologie orientale et guerrière en plein NYC : contrairement à NWA, qui s’inscrit dans une réalité urbaine, le Wu-Tang propose un imaginaire totalement décalé et fait naître dans l’esprit de l’auditeur l’image d’un clan mystérieux et indestructible. Quand on connaît l’importance de créer sa propre légende dans le monde du hip-hop, c’est juste du génie. Finalement, c’est aussi pour ça, en dehors de ses qualités musicales incontestables, que ce disque marque un jalon dans l’histoire du hip-hop.
L’univers visuel du Wu-Tang Clan
Manu : On va maintenant se pencher sur l’univers visuel du Wu-Tang. Alors, pour nos amis qui connaissent bien celui du Wu-Tang, est-ce que tu pourrais nous le décrire ? Est-ce que c’est rempli de meufs en bikini et de weed comme sur la West Coast ?
Fanny : Alors non, pas tout à fait. Chaque sous-courant du hip-hop US a ses propres codes, sa propre grammaire. Avec le Wu-Tang, on est dans un univers de banlieue défavorisée, soit, mais pas la même banlieue que chez Dr Dre. Pour replanter le décor, Olivia l’a dit, nous sommes au nord-est de Staten Island et plus précisément dans un quartier qui s’appelle Park Hill. Dans les années 80 et 90, on entend parfois parler de ce quartier sous le nom de Crack Hill ou Killah Hill. GZA a d’ailleurs sorti un morceau qui s’appelle « Killah Hills 10304 » sur son album solo Liquid Swords. Bref, c’est le ghetto et c’est maxi chaud, comme on l’a vu en début d’émission.
La culture hip-hop, qui est apparue dans le Bronx à quelques encablures de là, n’en finit pas d’évoluer et d’étendre son influence. Musicalement, avec le rap, les DJ mix et le beatboxing, physiquement avec le breakdance et visuellement avec le graffiti.
C’est là qu’il y a un lien à faire avec le logo du Wu-Tang ! Un visuel devenu culte, qui a été dessiné par l’un des membres du groupe, Ronald Maurice, alias Mathematics, qui faisait justement un peu de graffiti à côté. Le groupe a alors déjà sorti son premier single Protect Ya Neck et prépare un peu de promo, des impressions de stickers, ce genre de chose. RZA demande alors à Mathematics de s’inspirer du message de Protect Ya Neck pour dessiner ce logo, comme il l’explique dans l’émission The Cruz Show, sur la radio américaine Power 106, en 2017 :
INSERT — RZA, The Cruz Show (Power 106, 2017)
https://www.youtube.com/watch?v=9qapiWrTnGE
Grégoire, dans le rôle de RZA : « Pour commencer, notre première idée, c’était la tête décapitée. Notre première idée pour le Wu-Tang, c’était : “Je veux que mon logo, ça soit un mec qui tient une tête avec des dreadlocks ; la tête est décapitée et le sang est en train de couler : Protect Ya Neck !” Et il a dessiné ça ! (rires) »
Manu, dans le rôle de l’animateur radio : « Et il se pointe chez moi avec la tête du mec entre les mains ! (rires) »
Grégoire, dans le rôle de RZA : « On s’est tous regardés et on s’est dit : “Ouais, peut-être que la tête décapitée, ça ne va pas le faire.” On a continué à chercher quelque temps et on s’est finalement mis d’accord sur le W. »
J’ai retrouvé le visuel d’origine dont RZA parle, je vous le mettrai sur les réseaux sociaux, c’est assez gore en effet. Donc, comme on l’a entendu, le groupe décide de simplifier et de miser sur la lettre W. Le logo définitif est un dessin stylisé dans un esprit graffiti, avec la lettre W en grand qui ressemble à un oiseau. Ça me fait un peu penser aux représentations animales des Amérindiens, l’oiseau-tonnerre notamment, même si je pense qu’il n’y a ici aucun lien.
Bref, ce W est coupé en deux dans la largeur. Il y a une bande au centre de laquelle est écrit le mot Wu-Tang en majuscules, dans une calligraphie qui rappelle l’Asie et l’univers du kung-fu qui a donné son nom au groupe.
Dans le documentaire de Showtime Of Mics and Men, on apprend que Mathematics a été payé 400 dollars pour la création de ce logo. Au fil des ans, il va en créer des déclinaisons selon les besoins des autres membres. Il va par exemple dessiner un G pour l’album solo de GZA ou encore un M pour celui de Method Man.
Manu : Pour moi, ce logo du Wu-Tang, il est au rap ce que le Bat-Signal est aux comic books, c’est-à-dire que c’est l’un des logos les plus iconiques du rap game ; et on le retrouve justement sur la pochette de l’album 36 Chambers…
Fanny : Oui, autre histoire cette fois. La pochette de cet album a été shootée par Daniel Hastings, un photographe incontournable dans le milieu à cette époque. Avec deux comparses, Christian Cortez et Miguel Rivera, il fonde l’agence créative Cartel, qui va signer pas mal de pochettes pour d’autres groupes de rap. L’autre nom à retenir pour la création de cette pochette, c’est celui de Jacqueline « Jackie » Murphy, la directrice artistique de RCA Records.
Murphy et Hastings étaient déjà en contact pour d’autres contrats lorsqu’elle appelle le photographe pour lui proposer de bosser avec le Wu-Tang. Hasard du calendrier, quand il reçoit ce coup de fil, Hastings est à Atlanta pour couvrir la convention Jack the Rapper, où le Wu-Tang joue justement ce jour-là. Il décide donc d’aller les voir. Sur le blog du site 36chambers.com, il raconte qu’il était en train d’assister au set d’un groupe de rap old school, la génération d’avant, années 70/80, quand soudain un mec avec un collant sur la tête se pointe sur scène. Le groupe qui joue fait genre : « What the fuck, son ? On est en plein concert là. » Mais le mec ne s’en va pas, il s’en balec. Là, tout un gang d’autres gars avec des collants sur la tête déboulent, ils poussent et dégagent tout le monde de la scène, les MC, l’ingé son, littéralement : ils leur volent leur set et se mettent à hurler « WU-TANG CLAN AIN’T NUTHIN’ TO FUCK WIT’ ! WU-TANG CLAN AIN’T NUTHIN’ TO FUCK WIT’ ! ». Le public devient ouf, la salle s’embrase.
Si je vous raconte cette anecdote, c’est qu’elle aura une incidence quelques semaines plus tard lors de la prise de vue pour la pochette d’Enter the Wu-Tang.
Après ce concert, Hastings rend visite au Wu-Tang en studio pendant qu’ils enregistrent l’album pour discuter du concept de la pochette. RZA lui parle de Bruce Lee et de karaté, il lui dit qu’il veut un décor qui ressemble à un monastère, parce que le Wu-Tang, c’est un clan, un crew. Jackie trouve l’endroit sur Norfolk Street, dans le Lower East Side : une synagogue à l’époque abandonnée, qui s’appelle Angel Orensanz Foundation.
Comme Hastings trouve le logo du groupe super cool, il demande à un artiste d’en fabriquer une réplique géante taillée dans de la mousse et de la peindre en doré, c’est ce qu’on voit dans le fond sur la photo de l’artwork.
Le jour de la prise de vue, seulement 6 des 9 membres du groupe se pointent. Vu qu’ils ne sont pas au complet, le shooting est à deux doigts de tomber à l’eau, la maison de disques, qui a déjà dépensé quelques milliers de dollars sur le projet, ne pouvant pas se permettre de perdre trop de thunes en décalant le planning.
C’est là qu’Hastings leur propose de refaire ce qu’il avait vu à Atlanta. Il leur dit : « Allez tous choper un sweat à capuche, vous mettez un autocollant du Wu-Tang dessus, vous vous foutez un collant sur la tête et ça fera l’affaire. » RZA a trouvé l’idée cool. Ils sont partis là-dessus.
C’est un pari osé, vu les egos de chacun, de ne pas montrer les visages des membres du Wu-Tang, et en même temps c’est hyper bien trouvé : ça renforce l’idée qu’ils sont tous membres d’un clan avant d’être des individus.
Manu : Oui, c’est fort, elle est hyper mystérieuse cette pochette, on ne sait pas qui sont ces mecs. Mais peut-être que ça, on va le découvrir à travers leurs vidéos…
Fanny : Oui, exact. À travers ses vidéos, le Wu-Tang ne cherche pas à se créer une mythologie particulière, comme ça peut être le cas dans le gangsta rap de Snoop et Dre dont on parlait tout à l’heure. Au contraire, on est dans le témoignage presque documentaire, de la même manière que les paroles des morceaux sont brutes, sincères et sans compromis. Rapper, pour eux, c’est avant tout témoigner de ce qu’on vit, de ce qu’on est, de là d’où on vient.
Et c’est ce qu’on va voir dans le clip de C.R.E.A.M. :
INSERT — Wu-Tang Clan, « C.R.E.A.M. » (clip)
Ce clip a été tourné en 1994 à Park Hill, le fameux quartier de Staten Island que j’ai mentionné un peu plus tôt. On est littéralement au pied des cités, dans le tier-quar où ont grandi la majorité des membres du Wu-Tang. La vidéo décrit de manière linéaire ce que Raekwon et Inspectah Deck racontent dans leurs couplets : toute la difficulté qu’il y a à se faire une place en tant que jeune Noir dans une société américaine raciste et pleine d’injustices, l’enfance un peu galère sans figure paternelle, les premières conneries liées à la drogue, les arrestations.
On voit à la fois des plans de rue sur les musiciens en train de chanter, et d’autres plans plus scénarisés qui opèrent comme des flashbacks sur leur enfance, leur adolescence. Le scénario progresse jusqu’à la réunion, dans le présent, de tous les membres du Wu-Tang autour d’une table où le champagne coule à flot, avec des gros sacs blancs remplis à ras bord de grosses thunes. « Cash Rules Everything Around Me. C.R.E.A.M. Get the money. Dollar, dollar bill, y’all. »
La moralité de l’histoire, c’est que le cash, le C.R.E.A.M., c’est bien, mais c’est encore mieux quand on le gagne en se donnant les moyens de développer son talent, et pas en tombant dans la délinquance. Plus facile à dire qu’à faire, je vous laisse sur ces bonnes paroles.
À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST
Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.
Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !
« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »
Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “







