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Retranscription de l'épisode

Green Day « Dookie »
(1994) avec David Castello-Lopes

EN QUELQUES MOTS

Dans cet épisode, on va vous parler des petits kepons de Green Day ! En 1994, après plusieurs années dominées par le grunge sort Dookie, le troisième album des californiens de Green Day ; mais le premier à rencontrer un succès massif !

Leur formule est simple : un cocktail sur vitaminé de punk rock, de mélodies efficaces et concises, le tout servi concentré en moins de 3 minutes avec des textes simples et acides. Sur Dookie les tubes s’enchaînent de “Welcome to Paradise” à “Longview” en passant par “When I come around”, “She” et bien sûr “Basket Case”.

1 Grammy et 15 millions d’exemplaires vendus plus tard, Dookie est devenu un putain de classique. On ne compte plus le nombre de groupes de punk à roulette qui ont été influencé par cette album, comme Blink one eighty two, Sum 41 ou Fall Out Boy.

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Retour en 1994

Voilà pour les 15 titres de Dookie, et ouais, il y a une piste cachée ! C’est le troisième album de Green Day. Il sort le 1er février 1994 en vinyle, cassette et CD sur le label Reprise, une filiale de Warner Music.

Très grosse année, 1994 : c’est l’âge d’or du rap et du R’n’B, bien sûr, et une période de transition pour le rock. Le grunge, à son apogée, perd tristement son leader (bye bye Nirvana). On découvre la britpop (coucou Oasis !), le rock indus (coucou Nine Inch Nails), le néo-métal (coucou Korn) et bien sûr un revival punk (coucou Green Day).

La même année, à côté de Dookie, on retrouve sur les bornes d’écoute de la Fnac Punk in Drublic de NOFX, Ill Communication des Beastie Boys, Stranger Than Fiction de Bad Religion et bien évidemment Smash de The Offspring. David, je sais que tu es fan aussi !

La story de Green Day

Manu : On va maintenant remonter un peu dans le temps, aux origines du groupe, avec toi Olivia (et ouais, désolé David !). Alors dis-nous : depuis quand existe Green Day ?

Olivia : Billie Joe Armstrong naît à Oakland, en Californie, le 17 février 1972. Il est le dernier d’une fratrie de six enfants. Son père est chauffeur routier et fan de jazz. Il est d’ailleurs batteur à ses heures perdues dans une petite formation locale et se produit régulièrement dans les bars du coin. Sa mère, elle, est serveuse et fan inconditionnelle de country. Ses débuts discographiques remontent à 1977 : il n’a que cinq ans quand son professeur de musique le pousse à enregistrer « Look for Love ».

INSERT — Billie Joe Armstrong, « Look for Love » (1977)
https://www.youtube.com/watch?v=jnzL1oQykx4

Sa première tournée consiste en de petits concerts avec son père dans des maisons de retraite et des hôpitaux. Mais son premier choc musical a lieu quatre ans plus tard, le 17 avril 1981 très précisément, lorsque ses deux frères aînés l’emmènent voir le film des Ramones, Rock ’n’ Roll High School. C’est décidé, il sera guitariste !

INSERT — Bande-annonce de Rock ’n’ Roll High School (1979), de 0’00 à 0’30
https://www.youtube.com/watch?v=y1001xArPVk

Le petit Billie Joe a 10 ans quand il perd son père. Sa mère se démène pour joindre les deux bouts. Elle finit par se remarier, mais le courant ne passe pas entre les enfants et le nouveau beau-père. Billie Joe se réfugie dans la musique et passe des heures sur sa guitare. À 11 ans, il croise à l’école le chemin d’un gamin blond, tout maigre, qui nourrit la même passion que lui. Il s’appelle Michael Ryan Pritchard, mais plus tard il choisira le pseudo de Mike Dirnt.

Né à Berkeley, en Californie, le 4 mai 1972, Michael Ryan Pritchard a un parcours familial assez chaotique. Né d’une mère adolescente accro à l’héroïne et d’un père absent, Mike est placé à six semaines avec sa sœur dans une famille d’accueil. Ses parents adoptifs forment un couple mixte : lui est blanc, elle est amérindienne. Ils divorcent quand Mike a 7 ans, et il sera désormais trimballé de famille en famille jusqu’à l’adolescence. Très tôt, le garçon apprend à ne compter que sur lui-même.

Billie Joe et Mike deviennent inséparables. Nous sommes en 1986, ils ont tout juste quatorze ans et décident de former leur premier groupe, qu’ils baptisent Sweet Children. Ils sont de moins en moins assidus en cours et passent la majeure partie de leur temps à faire de la musique.

Et à 18 ans, le duo Sweet Children part vivre dans un squat de Berkeley : le 924 Gilman Street.

L’Alternative Music Foundation, nom officiel de l’endroit, est réputée être l’un des hauts lieux de la contre-culture. C’est une sorte de communauté, de coopérative punk. C’est aussi le siège de Maximumrocknroll, un journal alternatif très réputé, qui a juré de ne jamais publier d’article sur un groupe signé chez une major ! Mais le Gilman est surtout un formidable lieu de vie, où l’on peut échanger des idées et participer à des forums. On y trouve aussi quelques chambres d’appoint pour les ados en détresse, où Mike et Billie Joe vont passer pas mal de nuits.

Pour Mike et Billie Joe, l’urgence est de monter un vrai groupe. Mais il leur manque un batteur. Ils rencontrent John Kiffmeyer, qui officie alors dans un groupe punk appelé Isocracy, qui connaît un bel engouement dans la région. Kiffmeyer rejoint les Sweet Children sous le pseudo d’Al Sobrante.

Et ce Kiffmeyer va jouer un rôle primordial dans la formation du groupe, puisqu’il est de loin le plus expérimenté et qu’il a déjà un sérieux réseau.

Il est notamment ami avec un certain Lawrence Livermore, figure de proue de l’underground local et propriétaire de Lookout! Records. Lawrence est emballé par ce qu’il voit sur scène, alors qu’il n’y a que cinq personnes dans le public. Il sent d’emblée le potentiel du jeune groupe. Il l’expliquera dans une interview au magazine Entertainment Weekly :

« Ils jouaient comme s’ils étaient les Beatles au Shea Stadium. C’était seulement leur troisième ou quatrième concert, mais je me suis dit qu’il fallait que je fasse un disque avec ces gars. »

Livermore s’occupe de leur promotion et veut les faire signer sur son label, devenu LE label de l’East Bay (la baie de San Francisco), celui sur lequel il faut être. Entre novembre 1988 et janvier 1989, porté par un très bon bouche-à-oreille, le groupe se produit régulièrement sur la scène du Gilman. Le trio ne tarde pas à devenir une valeur montante de la scène punk locale.

On écoute un extrait de « Dry Ice », enregistré en 1989 lors d’un concert au Gilman :

INSERT — Sweet Children, « Dry Ice » (live au 924 Gilman Street, 1989)
https://youtu.be/mIXyeXFEmEE?t=2495

Manu : Donc ça commence à marcher pour eux, mais c’est précisément à ce moment-là qu’ils décident de changer de nom !

Olivia : Exactement ! Selon eux, Sweet Children (« doux enfants ») fait un peu trop sage, trop gentil. En plus, un groupe de punk plus ancien s’appelle Sweet Baby, et on les confond souvent. Après quelques tergiversations, ils choisissent le nom de Green Day, en l’honneur d’une de leurs chansons, qui célèbre les journées passées à glander devant la télé en fumant de l’herbe.

Quelques mois plus tard, Livermore, qui a bien perçu ce qui est en train de se passer autour du groupe, leur fait enregistrer un nouveau disque : 39/Smooth sort au début de l’année 1990. Tout va bien pour Green Day, mais pas de bol : le batteur Kiffmeyer décide de se barrer pour poursuivre ses études. Et c’est un autre batteur, Tré Cool, qui va le remplacer. Bon, Tré Cool, ce n’est pas son vrai nom, c’est un pseudo. En vrai, il s’appelle Frank Edwin Wright III, mais tout le monde l’appelle Tré Cool à cause de sa nonchalance naturelle.

Manu : Tré Cool, c’était en fait le batteur des Lookouts, le groupe de Lawrence Livermore. Et c’est assez marrant parce que les deux ont 25 ans d’écart !

Olivia : Le père de Tré Cool va même leur aménager un vieux bibliobus, qu’il reconditionne en bus de tournée. Il installe des couchettes et des racks de rangement pour les instruments. Frank Senior va aussi devenir leur chauffeur officiel. Et très vite, le véhicule devient un membre à part entière du groupe. « On fumait tellement d’herbe que, vu de derrière, on aurait dit une théière fumante », raconte Mike. Un jour, une femme l’a pris pour un vrai bibliobus, mais elle a vite déchanté.

Manu : On est en 1992, et Green Day sort son deuxième album, Kerplunk !

Olivia : C’est un peu la folie, et ils sont vite dépassés ! La presse underground se répand en éloges, et la tournée démarre dans la foulée. Les voilà de retour en Europe, et leur notoriété va grandissant. Ils deviennent les nouvelles stars de l’underground punk californien. Grâce à un excellent bouche-à-oreille, l’album se vend à 55 000 exemplaires en quelques semaines. Un score assez conséquent pour un album indépendant, et ce sans le moindre dollar de publicité. Au fil des années, Kerplunk va s’écouler à plus de 4 millions d’exemplaires et deviendra l’un des albums indépendants les plus vendus de tous les temps.

INSERT — Green Day, « 2000 Light Years Away »
https://www.youtube.com/watch?v=Yhea380bYp0

Ça, c’était « 2000 Light Years Away », la première piste de Kerplunk !

Et évidemment, vous devinez ce qui va se passer : attirés par leur réputation et par les bonnes ventes de Kerplunk, tous les gros labels américains en quête de nouvelles sensations viennent faire les yeux doux à Green Day. Il faut être le premier à signer ce groupe punk qui s’annonce comme le prochain Nirvana. Dans la course à la signature, Reprise Records, une filiale du groupe Warner Music, va se démarquer, notamment grâce à son directeur artistique, un certain Rob Cavallo… mais ça, c’est Grégoire qui va vous en parler.

Ils signent donc en avril 1993. Sauf que, vous vous en doutez, c’est toujours un peu la même histoire : cette signature avec une major ne fait pas que des heureux parmi les fans de la première heure, notamment ceux qui traînent dans la mouvance du Gilman et de son journal Maximumrocknroll, dont la règle de base est, rappelons-le, « aucun article sur un groupe signé chez une major ! ». Les puristes crachent sur Green Day, qui aurait vendu son âme !

Après la signature chez Reprise, le groupe s’attaque à l’enregistrement de son troisième album : Dookie. Au départ, le disque devait s’appeler Liquid Dookie, ce qui signifie littéralement « caca liquide ». Mais sous la pression de leur entourage et de la maison de disques, ils le raccourcissent en Dookie.

À l’écoute des bandes, les dirigeants de Reprise comprennent qu’ils tiennent là une vraie bombe. Le label va alors mettre le paquet : deux mois avant la sortie, les radios et la presse reçoivent le CD. Et très vite, la rumeur enfle. Dès la fin décembre, les radios universitaires matraquent « Longview », le premier single.

INSERT — Green Day, « Longview »

Le buzz autour du groupe prend à une vitesse folle. Dookie sort le 1er février 1994, d’abord timidement. Mais la presse est emballée ! USA Today écrit : « Fièrement odieux, agressivement immature, le plus bruyant bordel depuis les Clash. » Le Los Angeles Times, quant à lui, les compare aux Ramones et qualifie le disque de régressif, mais aussi de jouissif et revigorant.

À partir du mois de mars, MTV passe en boucle le clip de « Longview ». La presse commence à parler du revival du punk, tandis que d’autres inventent le terme de pop punk pour qualifier leur musique.

Si Dookie séduit, c’est que les chansons parlent d’anxiété, d’ennui, d’amour et de jalousie… la vie de millions d’adolescents. Certains pensent d’ailleurs que les fans orphelins de Nirvana se sont spontanément tournés vers Green Day et sa révolte rageuse, mais moins désespérée.

La tournée et la promo se poursuivent en Europe, et on les découvre sur le petit écran français dans Nulle part ailleurs. Magnéto !

INSERT — Green Day, « Basket Case », en live dans Nulle part ailleurs (Canal+, 20 octobre 1994)
https://www.youtube.com/watch?v=oOyaY46RorI

Revers de la médaille : en quelques mois, le groupe se retrouve en pleine lumière, à gérer une popularité qu’il n’avait jamais envisagée. Quelques années plus tard, avec le recul, Mike Dirnt commentera ce succès soudain :

« Quand nous avons connu le succès planétaire avec Dookie, ça a été un choc, car nous n’étions pas préparés à ça. Du jour au lendemain, nous ne pouvions plus boire un verre dans un bar sans être assaillis par des dizaines de personnes qui voulaient absolument trinquer avec nous, prendre une photo et parfois un peu plus… C’était un peu déstabilisant, car très brutal ! »

J’ouvre une rapide parenthèse, parce qu’il faut aussi que je vous parle du mariage complètement what the fuck de Billie Joe. Au début des années 90, il croise une fille, Adrienne Nesser, dans un concert. C’est la copine du chanteur des Libido Boyz. Billie Joe lui demande tout de même son numéro, et ils s’appellent régulièrement. Mais rien de plus.

Au printemps 1994, alors que Dookie cartonne dans tout le pays, Billie Joe décide de l’appeler pour l’inviter en Californie. Adrienne, fraîchement célibataire, accepte. À peine arrivée, Billie Joe lui demande de l’épouser ! Et elle dit oui ! Ils se marient en cinq minutes chrono et découvrent le lendemain matin qu’Adrienne est enceinte ! Ils s’achètent une maison à North Berkeley, mais quelques semaines plus tard, une fan dévoile l’adresse à l’antenne d’une radio locale. La petite rue paisible voit débarquer une horde de groupies qui campent devant la maison. La situation devient intenable, et le couple est bientôt obligé de vendre la maison pour une autre, dans un quartier huppé gardé nuit et jour.

C’est ouf, non ?

Mais revenons à nos moutons… et vous allez aimer ce qui va suivre ! Début juillet, Green Day s’embarque pour une série de concerts avec le festival itinérant Lollapalooza. Ils partagent l’affiche avec deux poids lourds : les Smashing Pumpkins et les Beastie Boys.

Mais l’événement de cet été 94, ce sont les 25 ans du festival de Woodstock. Un concert géant pour la paix est organisé à la mi-août. Au programme : les Red Hot Chili Peppers, Aerosmith, Alice in Chains, Nine Inch Nails, Metallica… sans oublier les vétérans de la première édition, Joe Cocker et Carlos Santana, entre autres. Pour bien comprendre la suite, il faut avoir en tête qu’entre le moment où Green Day a signé pour Woodstock et le jour du concert, le statut du groupe a radicalement changé : ils sont devenus des mégastars !

Mais les organisateurs n’ont pas cru bon de revoir l’ordre de passage, et Green Day est chargé d’ouvrir la journée du dimanche, ce qui énerve passablement Billie Joe. Le groupe décide de jouer encore plus fort et encore plus vite que d’habitude. Il est tout juste midi quand ils montent sur scène. La foule est extrêmement dense et très, très impatiente. Ils sont déchaînés, c’est vraiment la folie. Soudain, un fan a l’idée un peu saugrenue de lancer de la boue sur scène, pour rigoler.

INSERT — Green Day, concert de Woodstock ’94
https://youtu.be/8i5_3HpkyIs?t=463

Green Day riposte aussitôt, et ça part en bataille de boue géante ! Pendant ce gros bordel, Mike Dirnt se fait choper par un agent de sécurité qui le prend pour un spectateur envahissant la scène. Le gars le tabasse, et Mike y perd des dents. C’est l’apocalypse, le groupe doit être évacué en hélicoptère.

L’événement fait la une de tous les JT du soir, et leur performance va être vue par des millions de téléspectateurs. Ça leur fait une bonne publicité et ça aide Dookie à atteindre le cap du disque de diamant (dix millions d’exemplaires vendus aux États-Unis).

En septembre, Green Day est pour la première fois nommé aux MTV Video Music Awards. Le clip de « Longview » est cité trois fois, mais ils repartent les mains vides. Quelques mois plus tard, l’album remportera le Grammy de la meilleure performance de musique alternative.

Avec 15 millions d’exemplaires vendus à travers le monde, Dookie reste à ce jour l’un des albums punk rock les plus vendus de l’histoire. En 2003, le magazine Rolling Stone le classe à la 193e place de sa liste des 500 meilleurs albums de tous les temps. Le site AllMusic décrit Dookie comme « une pièce stellaire de punk moderne que beaucoup ont imitée mais que personne n’a dépassée ». Beaucoup de groupes déclareront avoir été influencés par l’album, dont Sum 41, Blink-182 ou Good Charlotte.

Et puis Green Day a rendu le punk accessible à tous. En signant chez une major, ils ont brisé un tabou, quelque part. Après Dookie, les mecs n’étaient pas super à l’aise non plus, ils ne savaient plus qui ils étaient : ils jouaient dans des festivals comme un groupe pop, devant un public qui ne savait pas d’où ils venaient, et la scène punk de leurs débuts leur tournait le dos.

Le making-of de "Dookie"

Manu : C’est parti avec toi, Grégoire, pour découvrir les coulisses de Dookie. Comme souvent, l’histoire commence avec des démos envoyées à plusieurs grosses maisons de disques…

Grégoire : Des démos enregistrées bien à l’arrache sur le magnétophone quatre pistes de Billie Joe Armstrong. Quatre chansons sont choisies : « She », « Sassafras Roots », « Pulling Teeth » et « F.O.D. ». L’une de ces cassettes finit par atterrir chez Rob Cavallo, producteur et directeur artistique chez Reprise, la filiale de Warner, dont il deviendra plus tard le président. Première réaction : « Oh non, encore une cassette. » Après une longue soirée de travail, de retour dans sa voiture, il glisse cette cassette signée Green Day dans son autoradio.

INSERT — Green Day, « She » (démo)

On vient d’entendre un extrait de « She », qui allait bientôt devenir ça :

INSERT — Green Day, « She » (version de l’album)

Entre-temps, on sent qu’il y a eu du boulot et une collaboration fructueuse entre le trio et Rob Cavallo, passionné de punk mais aussi guitariste émérite. Ça va beaucoup plaire à Green Day, qui ne veut surtout pas rater la marche qui va le hisser dans la cour des grands : pouvoir compter sur l’oreille experte d’un musicien comme Rob Cavallo, ça n’a pas de prix.

Cavallo avait aussi la particularité de connaître tous les morceaux des Beatles à la guitare, et lors de leur première rencontre, il a dû prouver à Green Day que la légende disait vrai. L’anecdote est chouette, car le trio cite justement comme influence majeure pour la structure des titres de Dookie Please Please Me, le premier album des petits gars de Liverpool, sorti en 1963…

INSERT — The Beatles, « Please Please Me »

Manu : Et donc, après avoir fait connaissance avec Rob Cavallo, le groupe entre en studio à la fin de l’été 1993.

Grégoire : Oui, ils enregistrent aux Fantasy Studios, à Berkeley, qui ont déjà vu passer le groupe Europe ou les héroïnes R’n’B d’En Vogue. Le groupe valide cet endroit parce qu’il est assez proche pour s’y rendre à vélo : les trois garçons détestent la voiture.

Le planning est strict : arrivée à midi, départ vers minuit. Les séances de travail sont hyper intenses, et ça tombe bien, le groupe en redemande. Ils ont trop souvent entendu des histoires d’enregistrements dont la maison de disques n’était pas satisfaite. Pour Green Day, pas question de se retrouver dans ce genre de situation. Armstrong enregistre le chant de seize ou dix-sept chansons en deux jours, la plupart en une seule prise. En tout, l’enregistrement ne dure que trois semaines, et l’album est complètement bouclé en moins de deux mois. Seul le swing un peu particulier de « Longview » donne du fil à retordre au trio.

INSERT — Green Day, « Longview »

Au final, Rob Cavallo arrive parfaitement à saisir l’énergie folle du groupe et à retranscrire cette tension permanente entre mélodies pop et explosion punk, qui sert parfaitement les textes pince-sans-rire de Billie Joe Armstrong.

Manu : Dookie, c’est un album avec des constructions de chansons très pop, tu en as parlé avec les Beatles, et en même temps il y a un gros son punk. Comment on pourrait définir le son de Dookie ?

Grégoire : Excellente question, Manu. Pour le savoir, je vous propose un petit multipiste de « Welcome to Paradise ».

INSERT — Green Day, « Welcome to Paradise » (multipiste)

On commence par le son de guitare : les guitares sont doublées pour plus de puissance. Écoutez maintenant le beau travail sur les voix : derrière la voix de Billie Joe, il y a un effet de foule qui chante le refrain, comme sur un live. Le même procédé est utilisé sur « Basket Case ». On écoute la basse quasi funky de Mike Dirnt, et notez le jeu de batterie impeccable de Tré Cool, une batterie enregistrée dans une cabine complètement isolée des autres instruments, avec des micros de folie.

Pour le son de guitare, Green Day doit là encore une fière chandelle à Rob Cavallo, qui propose à Billie Joe d’utiliser un préampli Marshall de 1959. Le préampli, c’est vraiment l’élément qui forge le son de l’instrument, et ces réglages de Dookie, le musicien va les conserver en live sur la tournée qui suit, mais aussi sur les albums suivants. Je vous propose d’écouter les précisions de Billie Joe Armstrong lui-même, dans cette interview accordée au fabricant de pédales MXR pour les 25 ans de Dookie.

INSERT — Billie Joe Armstrong, interview pour MXR (2020)

« Dookie et l’album suivant, Insomniac, avaient vraiment un son très puissant. C’est parce qu’on voulait sonner comme les groupes avec lesquels on a grandi, comme les Ramones et les Sex Pistols. C’est quelque chose qui nous a toujours poussés à rechercher la bonne tonalité, le son rock ultime. Avec Dookie, c’est la première fois qu’on avait le budget suffisant pour expérimenter. Il faut savoir que nos deux albums précédents n’avaient coûté que 2 000 dollars à produire. Et Rob Cavallo avait ce préampli Marshall de 1959 : il l’a emmené en studio, on l’a branché sur ma guitare, on l’a allumé, et le son était génial ! On peut dire que le son de Dookie vient principalement de là. »

Billie Joe parle d’un budget cumulé de 2 000 dollars pour les deux albums précédents. Dookie, lui, a coûté plus de 100 000 dollars. À titre de comparaison, c’est un peu plus que Nevermind et ses 65 000 dollars, mais ça reste relativement modeste pour un album sorti chez une major.

Manu : Reste une dernière étape, le mix.

Grégoire : Le mix, Manu, je dirais même les mix, car il y en a eu deux. Green Day voulait un son hyper sec, sans aucun effet, à la manière de Never Mind the Bollocks des Sex Pistols ou du premier album de Black Sabbath. Mais à l’écoute de ce son un brin austère, la maison de disques demande un autre mix, beaucoup plus FM, avec une dose raisonnable de reverb pour donner plus de relief à l’album. C’est le regretté Jerry Finn qui s’occupe du mix de Dookie, un personnage central de la nouvelle vague du punk à roulettes, adolescent et ensoleillé, des années 90 : il travaillera notamment avec Blink-182 et Sum 41. Hasard ? Je ne crois pas.

L’univers visuel de Green Day

Manu : On va maintenant s’intéresser à la pochette assez chargée de Dookie. Ce n’est pas une pochette, d’ailleurs, c’est une fresque ! Et mon petit doigt me dit, Fanny, que tu as dû t’arrêter sur le moindre détail. Tu as dû t’éclater les yeux !

Fanny : C’est clair ! Je ne sais pas si vous vous rappelez la pochette de Dangerous de Michael Jackson, réalisée par Mark Ryden, on en a parlé aux tout débuts de Radio K7. Eh bien là, j’avoue qu’on n’est pas loin de battre le record de Dangerous niveau détails.

Bon, déjà, je vous fais le topo : Olivia l’a dit, Green Day est un groupe originaire de l’East Bay, nom donné à la rive est de la baie de San Francisco. On est au nord de la Californie, dans un coin extrêmement riche culturellement, berceau des comics underground.

Les comics underground, c’est un genre de bandes dessinées apparu dans les années 50-60 aux États-Unis, en réaction au Comics Code Authority, un organisme de censure qui interdisait la représentation de plein de sujets, comme la violence, le sexe, la drogue, ou des trucs encore plus teubés : interdit de dessiner des vampires, des loups-garous et des zombies.

Bref, en réaction à cette censure, tout un tas de dessinateurs se sont mis à faire des BD illégales et à les vendre sous le manteau dans des boutiques hippies de la région de San Francisco. Les artistes les plus célèbres du genre, ce sont Robert Crumb, Art Spiegelman, Robert Williams ou encore Gilbert Shelton. Et pourquoi je vous parle de tout ça ? Tout simplement parce que Gilbert Shelton est la source d’inspiration numéro un de la pochette de Dookie. Et plus particulièrement deux œuvres de Shelton : la série de BD Les Fabuleux Freak Brothers, d’une part, et la pochette de l’album Shakedown Street du Grateful Dead, d’autre part.

Baignés dans cette culture graphique, les membres de Green Day décident, plutôt que de montrer leur tête sur l’album, de faire appel à Richie Bucher, un artiste et musicien punk de la région qui dessine des fanzines.

Manu : OK, je commence à mieux cerner le contexte. Effectivement, cette pochette a tout d’une bande dessinée, avec plein de personnages et plein de texte. Est-ce que tu pourrais nous la décrire ?

Fanny : Alors, déjà, la scène prend pour décor Telegraph Avenue, à Berkeley, où habite Richie Bucher. Au premier plan, on voit un singe et plusieurs chiens juchés en haut d’immeubles, qui jettent du caca sur les gens qui se trouvent en bas, dans la rue.

Là en bas, c’est le bordel : on a une montagne de caca au centre, par-dessus laquelle est écrit « Dookie ». Au-dessus, une marée humaine de personnages issus de la culture pop, parmi lesquels Elvis Presley, Patti Smith, un épouvantail, un homme des cavernes. Se cachent aussi là-dedans des références à Black Sabbath, AC/DC, aux Ramones, à Big Star. Impossible de tout lister, ce serait trop long.

Et encore au-dessus de tous ces personnages, on a l’élément principal de la composition : une énorme explosion, BOUM, de la fumée, des flammes qui montent vers le ciel ! En haut de ce nuage atomique, on voit le nom Green Day écrit en marron. On voit aussi un avion piloté par un chien qui largue des bombes sur lesquelles est écrit « Dookie ». On imagine aisément ce que ces bombes contiennent…

Au dos de la pochette, à l’origine, il y avait une photo d’une marionnette de la série Sesame Street, mais elle a été retirée quelque temps après, par peur d’un procès d’une part, et par peur que les parents pensent que Dookie était un album pour enfants. Alors que non, comme on vient de le voir, la pochette de Dookie, c’est avant tout une gigantesque et joyeuse explosion de caca. Pas du tout pour les enfants.

Manu : Mais ouais ! Tout s’explique ! On comprend mieux maintenant pourquoi Billie Joe répétait « caca » sur la scène de Woodstock et pourquoi ça a fini en baston générale. Les mecs vont au bout de leur délire. Il y a du caca aussi dans les clips ?

Fanny : Heureusement que non, quoique ça aurait pu être drôle ! Il y a eu cinq singles pour accompagner la sortie du disque, et trois clips réalisés pour « Longview », « When I Come Around » et « Basket Case ». Et c’est de ce dernier que je vais vous parler…

Le clip de « Basket Case » a été réalisé par un certain Mark Kohr, embauché pour le tout premier clip de Dookie. Il va finir par les signer tous et continuer à collaborer avec Green Day longtemps après. Dans une interview pour le site Songfacts, Mark Kohr explique que ses inspirations principales pour le clip de « Basket Case » sont Vol au-dessus d’un nid de coucou, le film culte de Miloš Forman avec Jack Nicholson, et Brazil, le film culte de Terry Gilliam.

En effet, l’action du clip se déroule dans un asile psychiatrique, et le tournage a eu lieu dans un véritable asile abandonné, à Santa Clara, en Californie. On voit les musiciens installés dans une grande pièce vitrée, chacun arrivant à son tour accompagné par des membres du personnel médical. Ils sont ensuite rejoints par d’autres patients qui portent tous des masques difformes. Les autres scènes se passent dans d’autres pièces de l’asile, mais toujours en déclinant ce scénario qui mêle bizarrerie et maladie mentale.

Visuellement, il y a une spécificité intéressante : le clip a été tourné en noir et blanc, puis colorisé en post-production dans des tons très saturés. J’ai trouvé sur Songfacts une interview du réalisateur dans laquelle il explique ce choix plastique :

« Un autre réalisateur avait fait la vidéo de « Heart-Shaped Box » pour Nirvana, qui était colorisée, et au même moment il y avait toute une controverse autour de Ted Turner et de la colorisation. J’étais tellement à fond sur la dimension dramatique et saisissante de la couleur. J’adorais les comédies musicales de la MGM, j’adorais à quel point une palette de couleurs pouvait être décisive et offrir un rendu non naturel. Donc j’ai voulu coloriser parce que c’est tellement frappant visuellement : je voulais que quelqu’un qui zappe entre les chaînes et tombe sur la vidéo s’arrête en se disant : “Wow, mais qu’est-ce que c’est que ce truc ?” Je pense que ça marchait pas mal avec l’idée du clip. »

Juste pour préciser : le réalisateur de « Heart-Shaped Box » de Nirvana n’est autre que l’immense Anton Corbijn, et le Ted Turner dont parle Mark Kohr est un grand patron de télé qui a racheté toute la filmothèque de la MGM dans les années 80. Il a décidé de coloriser les classiques en noir et blanc, ce qui a provoqué d’énormes débats aux États-Unis dans les années 80-90.

Pour conclure sur ce clip que je trouve très réussi, je fais une mini-parenthèse sur un aspect de l’image de Green Day dont on n’a pas encore parlé.

Dans ce clip, il y a un plan fixe sur le visage de Billie Joe Armstrong, avec des poissons roses et orange et des yeux vert fluo sur fond bleu turquoise. Les couleurs sont très vives et, je ne sais pas pourquoi, ce plan précis m’a fait penser à l’univers de Gregg Araki, un réalisateur que j’aime bien, très actif dans le cinéma queer underground. Il a réalisé The Doom Generation, Mysterious Skin et Kaboom.

Je ne sais pas dans quelle mesure Green Day a influencé Araki ou non, mais c’est une bonne occasion de parler de la dimension queer de Dookie, dont certains morceaux parlent ouvertement de sexualité : il est question de masturbation dans « Longview », par exemple, et d’orientation sexuelle dans « Coming Clean ».

Billie Joe ne s’est jamais caché d’être bisexuel : il en parlait notamment dans une interview de 1995 au magazine The Advocate. Beaucoup d’adolescents ont trouvé dans les paroles de Green Day un écho à leurs propres questions de genre et de sexualité. Et c’est suffisamment rare d’avoir dans le rock des modèles masculins qui assument ouvertement leur appartenance à la communauté gay ou leur soutien, donc c’est important d’en parler !

Ils ont d’ailleurs demandé à leurs copains de Pansy Division d’assurer toutes leurs premières parties sur la tournée de Dookie. Pansy Division, c’est un groupe de punk ouvertement gay, assez marrant, qui jouait déjà au Gilman avec eux. Donc oui, c’est un truc que Green Day assume à fond. Bravo les mecs.

À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST

Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.

Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !

« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »

Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “