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Retranscription de l'épisode

EN QUELQUES MOTS

Pour attaquer cette 9e saison de Radio K7, aujourd’hui direction le Wisconsin avec Garbage !  En 1998, le groupe Garbage sort son deuxième album, Version 2.0, et c’est une véritable machine de guerre.

Du rock et des samples, des refrains imparables, et une Shirley Manson incendiaire au micro : bref, impossible de passer à côté du phénomène. De « Push It » à « Special » en passant par « I Think I’m Paranoid » ou « When I Grow Up », Garbage enchaîne tube sur tube.

Nommé deux fois aux Grammy Awards, Version 2.0 va s’écouler à plus de 4 millions d’exemplaires et truster les classements de fin d’année partout sur la planète. Son héritage est encore bien présent dans la musique aujourd’hui : les artistes qui se réclament de Garbage s’appellent Lady Gaga, Florence Welch, Billie Eilish ou Olivia Rodrigo ! Mais comment trois producteurs et une chanteuse écossaise ont-ils inventé le rock du futur ? C’est ce qu’on va vous raconter dans cet épisode !

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Retour en 1998

Voilà pour les 12 titres de Version 2.0 ! Douze pistes, ni plus ni moins… sauf si vous l’avez acheté au Japon : là-bas, l’album contient deux titres bonus, « Lick the Pavement » et surtout « Thirteen », une reprise du groupe seventies Big Star.

L’album sort le 11 mai 1998 en CD, cassette, vinyle… et même en MiniDisc (oui oui) sur le label Almo Sounds aux États-Unis. Almo Sounds, c’était un label minuscule tenu par deux légendes de l’industrie, les fondateurs d’A&M Records. On en reparlera.

Alors 1998, c’est l’année charnière où le rock intègre l’électronique. Dans les bacs, à côté de Version 2.0, on trouve le Mezzanine de Massive Attack, Ray of Light de Madonna, Moon Safari de Air ou You’ve Come a Long Way, Baby de Fatboy Slim… Bref, que des disques qui ont bien mérité leur épisode dans Radio K7.

Pendant ce temps, en France, l’été est tricolore : les Bleus sont champions du monde, on chante « La Tribu de Dana » de Manau et « Belle » de Notre-Dame de Paris, la French Touch triomphe avec Air, et au ciné on va voir Taxi et un autre film que j’avais a-do-ré du haut de mes 14 ans : The Faculty de Robert Rodriguez, vous l’avez vu ou pas ?

La story de Garbage

Manu : Aujourd’hui, on parle d’un album qui a accompagné beaucoup de nos adolescences… sans forcément qu’on s’en rende compte. Un disque qui passait partout en radio, en télé et qui pourtant parlait d’angoisse, de contrôle et de solitude. On parle de Version 2.0 de Garbage.

Olivia : Pour comprendre Version 2.0, il faut repartir d’une question très 90s : comment faire un deuxième album quand le premier a déjà cartonné… alors même que vous n’êtes pas encore vraiment un groupe ? Parce que Garbage, à la base, ce n’est pas un groupe “naturel”. C’est presque un accident.

À l’origine, c’est trois types qui passent leur vie à réparer la musique des autres : Butch Vig, Steve Marker, Duke Erikson sont avant tout des producteurs, des architectes du son. Et Butch Vig, surtout, sort d’une expérience traumatisante qui l’a marqué au fer rouge ; Fanny, elle est pour toi : j’ai bien sûr nommé Nevermind de Nirvana.

INSERT — Nirvana, « Smells Like Teen Spirit »

Manu : Au début des années 90, Butch Vig est donc épuisé… mais surtout frustré.

Olivia : Et Garbage, c’est clairement son échappatoire. Garbage, c’est ce moment où des producteurs décident de reprendre la main sur leur musique. Mais avec une obsession très précise : mélanger la pop avec le chaos. Ce que Les Inrocks résument parfaitement dès 1994 en parlant d’une « médiation impossible entre la pop et ses ennemis vacarme et désordre ».

Mais le son ne fait pas tout. Et il leur manque l’essentiel : une voix.

Ils cherchent une chanteuse de la trempe de Debbie Harry, Patti Smith ou Siouxsie Sioux. Et la chance leur sourit au début de l’année 1994, quand Steve Marker tombe sur un clip sur MTV. Il y découvre une chanteuse écossaise à la crinière rousse incandescente, Shirley Manson, la voix du groupe Angelfish. Il sent que quelque chose grince un peu, mais dans le bon sens. Shirley murmure, mais toujours des choses terribles.

INSERT — Angelfish, « Suffocate Me »
https://www.youtube.com/watch?v=NfLqretDEH8

Manu : C’est donc en découvrant le clip de « Suffocate Me », que l’on vient d’écouter, qu’ils décident de contacter Shirley Manson.

Olivia : Ils la rencontrent le 8 avril 1994, à Londres. Triste soirée, car quelques heures plus tard, Butch Vig apprend le suicide de Kurt Cobain. Alors qu’Angelfish est en tournée aux États-Unis, Shirley passe une audition, qui vire au fiasco. Elle obtient finalement une seconde chance et là, le groupe est immédiatement impressionné par sa voix douce sur le titre « Queer », qui apparaîtra sur leur premier album :

INSERT — Garbage, « Queer »
https://www.youtube.com/watch?v=3ppiohVRZ0s

Manu : Mais elle arrive dans le groupe avec un syndrome de l’imposteur assez violent.

Olivia : Elle raconte un moment de panique totale où elle s’imagine qu’ils vont se rendre compte qu’elle n’est pas du tout à la hauteur : après tout, elle n’a jamais vraiment écrit de musique ; elle doute ; elle est terrorisée. Et pourtant, assez rapidement, quelque chose se débloque. Parce que sans elle, Garbage n’avance pas. Les idées stagnent, tout reste fragmentaire. Butch Vig est très clair : « avant de la rencontrer, on perdait notre temps ».

Manu : Ça y est, là on peut dire que le groupe prend forme.

Olivia : Et c’est ça qui rend la genèse intéressante : on est plutôt sur une rencontre tardive, presque accidentelle, qui transforme un projet flou en groupe réel.

Manu : Et surtout, ils ont une obsession : faire de la chanson pop.

Olivia : Ils ont bien conscience que c’est le grunge qui a fait leur renommée, en particulier celle de Vig. Garbage fait donc tout pour éviter de sonner grunge.

Manu : Et ça démarre très vite, avec un premier single, « Vow », qui va rapidement attirer l’attention sur le groupe.

INSERT — Garbage, « Vow »
https://www.youtube.com/watch?v=qZsVcoWRIkY

Olivia : Garbage, leur premier album éponyme, sort en août 1995 et atteint directement le Top 20 aux États-Unis et le Top 10 au Royaume-Uni. Garbage devient un phénomène. La presse parle du side project de Vig. Ils sont perçus non pas vraiment comme un groupe mais plutôt comme « trois producteurs et une fille ». Une formule que, bien sûr, le groupe déteste.

Manu : Donc dès le départ, il y a un déséquilibre dans la perception du groupe.

Olivia : Oui, et ça va les travailler. Autre surprise : à la base, Garbage n’est même pas censé jouer en live. Ils n’ont pas de plan de tournée. Mais pendant le tournage du clip de « Vow », on leur propose de jouer… et là, déclic : ils aiment ça. Ils montent donc une tournée dès fin 1995. Ils apprennent littéralement à devenir un groupe… sur scène. Non sans douleur. Shirley Manson le raconte très honnêtement : elle ne se sent pas à sa place, elle doute qu’on la prenne au sérieux. Le label est même à deux doigts d’annuler la tournée après quelques concerts. Mais le groupe insiste et continue à tourner… et progressivement, quelque chose se passe. Les concerts s’améliorent. Et surtout, certains titres deviennent des hits.

INSERT — Garbage, « Stupid Girl » (Top of the Pops)
https://www.youtube.com/watch?v=KzG_HEp-I1w

Manu : « Stupid Girl » devient leur premier gros succès au Royaume-Uni, comme on vient de l’entendre ici à Top of the Pops. Puis « Only Happy When It Rains » passe en rotation massive sur MTV. Et puis il y a « #1 Crush », sorti en 1997 avec la BO de Romeo + Juliet, qui devient un énorme tube.

Olivia : L’équilibre est encore précaire. Butch Vig le dira plus tard : le premier album, c’était « la somme de quatre regards ». Au départ, Garbage, le groupe, devait n’être qu’un projet informel et ne durer que le temps de quelques titres… Et c’est cette fragilité qui va venir creuser les fondations de Version 2.0. Parce qu’après ce premier succès, le groupe arrive à un moment critique : soit ils deviennent un vrai groupe à la proposition claire et solide, soit ils restent un projet qui exploite une formule toute faite.

Manu : Et dans quel état d’esprit ils sont à ce moment-là ?

Olivia : Dans un mélange très 90s : confiance extérieure, doute intérieur. Shirley Manson dira plus tard qu’ils veulent prouver qu’ils ne sont pas qu’un « feu de paille ». Début 1997, ils se retrouvent dans un endroit un peu coupé du monde, sur la côte ouest américaine. Et là, ils commencent à poser les bases du 2e album. Ils ne veulent pas tout changer, ils veulent aller plus loin, pousser leur formule à son maximum. Et c’est d’ailleurs de là que vient le titre de l’album : Version 2.0. Garbage fait sa mise à jour. Ils ne se réinventent pas, ils poussent juste le curseur.

Manu : Et pour la première fois, ils fonctionnent comme une entité collective. Butch Vig parle carrément d’un « énorme ego commun » et ça devient leur force.

Olivia : Parce que ça les oblige à aller au bout des idées. À les pousser, les démonter, les reconstruire. C’est Shirley qui écrit tous les textes. Et elle assume quelque chose de plus personnel.

Fanny : « C’est un disque qui parle de survie, de rédemption […] ces textes m’ont soignée. »

Manu : Donc ils arrivent à la sortie de l’album en étant sûrs d’eux ?

Olivia : Pas totalement. Ils avancent doucement. Exemple parlant : on leur propose de passer au Saturday Night Live avant la sortie de l’album. Ils refusent catégoriquement. Ils ne sont pas prêts.

Manu : C’est assez rare, surtout à une époque où tout le monde veut aller vite.

Olivia : Oui, et ça rend leur succès encore plus intéressant. Parce que malgré cette prudence, l’attente est énorme. Et ils choisissent le plateau de Nulle Part Ailleurs pour la promo du nouvel album, c’est carrément une exclu mondiale, comme nous l’explique le duo Alexandre Devoise et Philippe Vecchi.

INSERT — Nulle Part Ailleurs (Canal+, 1998), lancement de « I Think I’m Paranoid »
https://www.youtube.com/watch?v=AQRcgRmO6wM&t=662s

Manu : Dès sa sortie au mois de mai 1998, Version 2.0 devient numéro 1 dans plusieurs pays, dont la France et le Royaume-Uni.

Olivia : Tout s’enchaîne : des singles qui tournent en boucle sur MTV et une tournée massive de 80 dates dans 23 pays.

Manu : Donc à la base, ils voulaient juste affiner leur son… et ils finissent par confirmer à l’échelle mondiale. Et la critique, elle dit quoi ?

Olivia : En France, Les Inrocks résument très bien l’ambivalence dès la sortie : ils parlent d’un album « étalonné pour assurer l’épidémie mondiale avec sa pop sonique ». La formule est assez parfaite. Elle dit à la fois que c’est impressionnant mais aussi que c’est presque trop efficace.

Manu : Donc déjà à l’époque, on sent que c’est un disque qui maîtrise un peu trop bien son sujet ?

Olivia : Et c’est ce qui va diviser. Une partie de la presse salue une progression évidente : un groupe plus cohérent, plus affirmé, plus solide. D’autres trouvent que Garbage s’approche dangereusement d’une forme de perfection… et dans le rock des années 90, la perfection, c’est suspect. Mais il y a un truc qui met tout le monde d’accord : l’efficacité des morceaux.

Manu : Et ça paie puisque l’album est nommé aux Grammy Awards pour l’Album de l’année et le Meilleur album rock.

INSERT — Publicité TV pour l’album Version 2.0 (INA)
https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/publicite/pub973827023/garbage

Ils sont emportés dans un tourbillon : les clips sont en diffusion permanente sur MTV. Et « Push It » décroche 8 nominations aux MTV Video Music Awards. Rapidement certifié disque de platine aux États-Unis, l’album s’écoulera au total à plus de 4 millions d’exemplaires dans le monde. Tout va super vite et ça, mélangé à des problèmes “ridicules” d’amour-propre, comme ils l’admettront plus tard, cela ne leur permettra pas d’avoir une vue d’ensemble.

Fanny : « J’étais à la fois ravie de notre succès et profondément gênée. Pour moi ça voulait dire que d’une certaine manière on était nuls. J’avais l’impression de devoir être quelque chose que je n’étais pas. Je paniquais si je n’avais pas fait de manucure, comme si je n’étais pas une bonne pop star. J’avais l’impression que tout le monde était déçu quand ils me rencontraient en vrai, parce que je savais que je travaillais avec des faiseurs d’image incroyables et que je ne ressemblais pas à ça. C’était complètement insensé, tordu et malsain. Et ça m’a rendue malade à la fin. »

Manu : Mais du coup aujourd’hui, qu’est-ce qu’il en reste vraiment ?

Olivia : Version 2.0 n’est pas toujours cité dans les grands récits officiels des années 90. Mais en même temps, il est partout. C’est un disque qui a installé quelque chose de très précis : un mélange totalement assumé entre la pop, l’électronique et le rock.

Manu : Un peu comme un chaînon entre le rock alternatif et la pop des années 2000.

Olivia : Oui, exactement. Version 2.0 ressemble à ce qu’on écoute aujourd’hui : des morceaux hybrides, des genres mélangés et une identité moins rigide. C’est un disque qui pense déjà en mode “playlist”.

D’ailleurs Shirley Manson dira plus tard que Version 2.0, c’est « la quintessence de Garbage », et je trouve ça assez juste parce que tout est là : les contradictions, la tension, l’équilibre fragile ; et surtout cette idée que l’on peut être à la fois populaire et un peu étrange.

Manu : Cette idée d’identité instable va même les rattraper jusque dans le monde de James Bond.

Olivia : Eh oui, parce qu’en 1999, le compositeur David Arnold cherche une voix pour le générique du nouveau Bond, The World Is Not Enough. Et moi j’adore cette anecdote : il pense immédiatement à Shirley Manson. Sa réplique est devenue culte, il a dit qu’elle était « la seule personne dans la musique contemporaine qui soit l’équivalent musical d’Elektra », la femme fatale du film.

Donc Shirley devient littéralement une James Bond Girl, version chanson ! Et moi je trouve que ce moment précis, fin 1999, raconte tout : Garbage est au sommet absolu de la pop culture mondiale.

INSERT — Garbage, « The World Is Not Enough »
https://www.youtube.com/watch?v=JBrz-5ai1mo

Manu : Garbage est au sommet, tu l’as dit. Et pourtant, la chute arrive peu après. En 2001 sort Beautiful Garbage, leur troisième album, plutôt bien reçu par la critique. Mais il ne retrouvera jamais le souffle de Version 2.0 : il sort le 1er octobre 2001, trois semaines après le 11 septembre. Une question de timing peut-être, plus que de talent… qui a pu éclipser leur troisième album. Merci Olivia pour cette super chronique.

Le making-of de "Version 2.0"

Manu : Avant cette chute, il y a donc eu ce sommet. Et ce sommet, il s’est construit où, comment, avec quelles petites bricoles de studio qu’on ne raconte jamais ? C’est le moment de révéler, avec toi Grégoire, tous les secrets de l’enregistrement de Version 2.0, un album qui s’est fait loin de l’agitation des grandes villes américaines. On sait maintenant comment l’histoire commence et comment elle finit : reste à comprendre ce qui s’est passé entre les deux, dans le studio.

Grégoire : Oui, c’est vrai que dans Radio K7, qui dit album de rock américain dit souvent enregistrement à Los Angeles ou à New York. Mais là vous allez le voir, le groupe a fait le choix de l’isolement. L’histoire commence en mars 1997 à Friday Harbor, situé dans les îles San Juan : le groupe a réservé une grande maison face à l’océan Pacifique. Au programme : grasse matinée et musique jusqu’au bout de la nuit, parfait pour des retrouvailles entre amis et pour maquetter et préparer les séances d’enregistrement en studio, qui s’achèveront en février 1998. Donc vous voyez, un processus assez long, presque un an. Butch Vig aime dire que Garbage, c’est un paquebot lourd à manœuvrer. Pas parce que les membres ne s’entendent pas, c’est tout le contraire, mais parce que chacun a son mot à dire et participe à la composition.

Une fois le séjour à Friday Harbor achevé, direction Madison, la capitale du Wisconsin. C’est dans cette ville tranquille de 209 000 habitants (j’ai trouvé des chiffres officiels pour l’année 1998, ne me remerciez pas) que se trouve un drôle de petit bâtiment en brique rouge, avec à l’intérieur une console de mixage, des micros, des instruments, bref c’est là que se trouvent les Smart Studios, fondés en 1983 par deux membres de Garbage, Butch Vig et Steve Marker. À l’origine, il ne s’agit pas d’un grand studio professionnel mais d’un lieu créé pour enregistrer des groupes locaux à faible coût. Leur philosophie est celle du « Do It Yourself » hérité du punk.

Au fil des années, le studio devient un centre névralgique de la scène indépendante américaine. Des groupes comme The Smashing Pumpkins, avant leur explosion commerciale, y enregistrent. C’est aussi là que Nirvana enregistre en 1990 plusieurs morceaux avec Butch Vig, dont une version de « Polly » qui se retrouvera sur l’album Nevermind.

INSERT — Nirvana, « Polly »

Manu : Et c’est aussi aux Smart Studios que le premier album de Garbage a été enregistré, c’est donc logiquement que Butch Vig et son crew y reviennent. L’avantage : c’est évidemment une totale maîtrise du processus artistique, l’autre c’est le calme.

Grégoire : Eh oui, quand on finit une session à 2 heures du matin à Madison, il n’y a pas trop de distractions. La chanteuse Shirley Manson explique dans une interview donnée aux Inrocks que c’était tellement dur parfois pour elle de passer de l’excitation ressentie en studio à la solitude de sa chambre d’hôtel qu’elle demandait à un membre de l’équipe de la conduire à travers la ville en écoutant Radiohead à fond.

Manu : C’est trop mignon : une ville du Midwest, une étrangère dans un hôtel, un chauffeur qui l’emmène écouter du Radiohead à fond la nuit, on dirait un film de David Lynch !

Grégoire : Tu ne crois pas si bien dire, puisque David Lynch a justement une baraque dans le coin et est passé voir le groupe en studio avec son fils, qui apparemment a la même tête qu’Eraserhead. Voilà pour l’anecdote. En tout cas, les Smart Studios vont permettre à Garbage d’être un peu coupés du monde et de travailler dur, explique Shirley Manson dans ce documentaire consacré à l’histoire des Smart Studios.

INSERT — The Smart Studios Story (Wendy Schneider, 2016) : Shirley Manson

« C’était le genre d’endroit où tu pouvais fermer la porte et te sentir en totale sécurité. On pouvait faire de la musique sans jamais être dérangés, j’accrochais des posters et des photos et me créais mon petit paradis pour faire de la musique. À cette époque, les groupes de grunge branchaient leurs instruments et jouaient du rock, nous on a pris chaque élément et on les a patiemment découpés et retravaillés ensemble. »

Manu : C’est hyper important ce que vient de dire Shirley Manson : Version 2.0, c’est pas un disque de rock traditionnel, mais plutôt une expérience de laboratoire.

Grégoire : Faut comprendre que dans Version 2.0, les morceaux ne sont plus enregistrés comme un groupe jouant ensemble dans une pièce. Ils sont construits couche après couche à partir de guitares, batteries, samples, boucles, claviers, scratches et effets numériques.

Les guitares notamment étaient enregistrées, découpées, retraitées puis empilées en dizaines de couches. Les prises live et les échantillons numériques étaient mélangés jusqu’à créer un son presque artificiel. Le groupe évoque souvent comme source d’influence Massive Attack ou Portishead, l’idée c’est d’inventer une « sci-fi pop », comprenez une musique venue du futur.

INSERT — Garbage, « Special »

Manu : Oui, il faut se rappeler que Garbage, c’est un groupe de musiciens, mais c’est surtout un groupe de producteurs : évidemment, cela influence beaucoup leur manière de travailler.

Grégoire : Butch Vig, Steve Marker et Duke Erikson venaient du monde de la production et des remixes, et ils passaient leurs journées dans les Smart Studios à démonter des chansons pour les reconstruire petit bout par petit bout. L’idée était simple : si on pouvait fabriquer une chanson en studio, pourquoi ne pas fabriquer un album entier de cette manière ? Explications avec le guitariste Duke Erikson.

INSERT — Interview de Duke Erikson

« Vers 1993-94, on a vu débarquer toute cette musique à base de samples, on utilisait le studio pour faire de la musique, pas simplement pour enregistrer un groupe. Il y avait aussi ce phénomène des remixes, on s’est rendu compte que si un single n’était pas accompagné d’un remix, cela réduisait ses chances de rentrer dans le Top 10.

U2, Depeche Mode demandaient des remixes ? Je crois que tout a commencé avec “House of Pain” (…) Beaucoup de gens qui ont fait des remixes ont voulu en faire des expériences dansantes, mais nous, nous voulions réécrire la chanson, et c’est à travers ce processus, où le studio ne sert plus seulement à enregistrer un groupe mais à créer, qu’est née l’idée de Garbage. »

Manu : Cette manière de créer la musique, elle va de pair avec un montage sonore de dingue : l’album a été en grande partie façonné sur le logiciel Pro Tools, en complément des bandes analogiques classiques. Cela semble banal à dire aujourd’hui, mais en 1997-1998 c’était assez nouveau.

Grégoire : Oui, enregistrer un album majeur presque entièrement dans un environnement numérique, c’est assez révolutionnaire. Garbage va tellement pousser le logiciel dans ses retranchements qu’il plantait régulièrement. Les membres du groupe devaient alors contacter directement les programmeurs de Digidesign (l’entreprise derrière Pro Tools) afin qu’ils modifient le code et leur fournissent des mises à jour.

Selon un article de Pitchfork paru à l’occasion des 20 ans de l’album, le groupe a découvert qu’une chanson ne pouvait pas contenir plus de 65 536 fondus enchaînés (« crossfades »), ce qui montre le niveau obsessionnel de recherche sonore, comme nous l’explique Butch Vig dans cette interview présente dans le même documentaire sur l’histoire des Smart Studios.

INSERT — The Smart Studios Story (Wendy Schneider, 2016) : Butch Vig

« Duke, Steve et moi-même avons fait tout un tas d’expérimentations sonores un peu dingues avec des samplers, des filtres, des boucles de bande magnétique… Parfois, on arrivait avec des idées folles du genre : tiens, et si la guitare faisait (…) »

Grégoire : Parmi les idées un peu folles de Butch Vig et ses amis : enregistrer une batterie, en faire une boucle sur Pro Tools, puis prendre le son de cette boucle pour le repasser dans un Auratone un peu pété. Alors c’est quoi, un Auratone ? Ce sont des petits moniteurs de studio qui sont souvent utilisés pour vérifier comment un mix sonne sur un système basique. Donc plutôt que de traiter le son de manière numérique, Butch Vig repasse par cet objet physique imparfait qui va apporter de la distorsion et ce côté industriel, puis le réintègre dans la machine. Qu’est-ce que ça donne concrètement ? Je vous propose d’écouter un petit multipiste de « I Think I’m Paranoid », avec une attention particulière pour la batterie de Butch Vig.

INSERT — Multipiste de « I Think I’m Paranoid »

Grégoire : On voit ici que la philosophie de Garbage sur cet album, c’est de pousser la technologie dans ses retranchements pour innover, créer des sons impossibles, mais sans pour autant faire une musique froide qui perdrait de vue son principal objectif : faire la chanson pop parfaite.

INSERT — Garbage, « Push It »

Manu : Et tiens, petite parenthèse parce que cette histoire est trop bonne. À un moment, en studio, Shirley improvise un « Don’t worry baby » en arrière-plan. Le groupe se dit : ça sonnerait bien avec un chœur qui lui répond. Alors le guitariste Steve Marker fait quoi ? Il sample carrément le disque original des Beach Boys, « Don’t Worry Baby ». Je l’ai là, je vous le fais écouter :

INSERT — The Beach Boys, « Don’t Worry Baby » (extrait)

…et colle leur voix en réponse à celle de Shirley. Sauf que techniquement, ça ne matche pas avec la prod. Donc Shirley finit par rechanter elle-même la ligne.

Restent les droits à régler. Et là, coup de bol : Garbage et Brian Wilson partagent le même éditeur musical. Ils lui envoient le morceau, Brian dit oui, et demande même s’il peut garder la cassette !

Grégoire : En conclusion, ce qui est super intéressant chez Garbage, c’est qu’ils prennent le contrepied d’une époque où le rock alternatif se devait d’être vrai et authentique : le groupe revendique au contraire l’artifice et une esthétique futuriste via l’usage de la technologie. Une approche qui préfigure la façon dont la pop, le rock et la musique électronique allaient fusionner dans les décennies suivantes.

L'univers visuel de Garbage

Manu : Merci Greg. On vient de voir avec toi que l’ère du numérique s’installe définitivement dans les studios d’enregistrement en cette fin des années 90, et devinez quoi ? On reste dans le thème avec l’artwork de l’album. Tu peux nous en dire un peu plus, Fanny ?

Fanny : Of course Manu ! Version 2.0 de Garbage, c’est un album qui assume à 200 % cette révolution technologique que j’ai envie d’appeler plus communément : la Révolution des Internets. Le titre de l’album lui-même est un clin d’œil à cet ordinateur tout-puissant qui régit désormais tous les champs de la création. Flippant de voir en 2026 qu’on est en train de revivre exactement la même chose avec l’IA… mais c’est pas le sujet du jour.

Restons sur Garbage, qui embrasse le numérique à bras ouverts. D’ailleurs, Shirley Manson a même déclaré à l’époque dans le magazine Rock & Folk qu’ils voulaient, je cite, « faire une musique beaucoup plus futuriste » et « qu’ils avaient un terme pour ça : la sci-fi pop ». Et c’est tout à fait ce côté à la fois pop et futuriste que l’on peut découvrir sur la pochette de l’album… la première pochette en 3D de l’histoire du groupe, et je crois aussi de l’histoire de Radio K7 ! On a eu du graffiti, de la photo, du collage, de la peinture, mais il me semble bien qu’en 7 ans, c’est la première fois que je tombe sur une création en 3D.

Manu : Une pochette qui est carrément générée par ordinateur, ça vaut le coup de s’arrêter deux secondes là-dessus, non ? Tu peux nous la décrire ?

Fanny : Au début, j’ai pas bien compris ce que je voyais sur la cover : on dirait une plaque de ravioles orange fluo, ou bien des rangées de petits coussins collés les uns aux autres. Ça recouvre toute la surface, c’est un monochrome abstrait, on a juste le nom du groupe qui ressort en relief au centre, avec un discret « Version 2.0 » inscrit en blanc au-dessus.

Et puis, j’ai feuilleté le livret, et je me suis rendu compte que cette texture ressemblait très fortement à la doudoune matelassée orange que porte Shirley Manson sur la photo du groupe visible à l’intérieur !

Une veste signée par la créatrice française Agnès b., dont Manson a fait don plus tard au Musée national d’Écosse, et qui a été exposée là-bas à l’occasion d’une rétrospective sur la musique pop écossaise.

Mon hypothèse, c’est donc qu’il y a eu en premier la séance photo officielle de l’album, signée par Stéphane Sednaoui, et qu’ensuite ils ont décliné la texture de la doudoune Agnès b. en images de synthèse. Le design 3D a été confié à Michael Faherty, un expert en modélisation numérique. Résultat : un rendu hyperréaliste et tactile quasi cyberpunk, qui s’inscrit parfaitement dans la continuité de la pochette en plumes roses du premier album de Garbage.

Petit détail amusant : le logo du groupe, conçu en 1995 par Adrian Britton et qui était un peu grunge sur le premier album, devient ici plus sobre et efficace. Pas de chichis cybernétiques comme chez les Backstreet Boys, juste une typo Helvetica épurée qui laisse la place à l’image 3D.

Manu : OK, donc la pochette, c’est du lourd niveau tech. Mais cette identité visuelle propre à Garbage, elle a été pensée par qui ?

Fanny : Oui, le style Garbage, il naît de la vision de Shirley Manson et d’un autre personnage absolument clé dès les débuts du groupe : le photographe et réalisateur franco-américain Stéphane Sednaoui.

Sednaoui, c’est un pur produit de la scène mode et artistique des 90s. Il a commencé dans la photo avec William Klein comme mentor. Au début de sa vingtaine, les plus grands designers passent déjà devant son objectif : Gaultier, Westwood, Alaïa. Rapidement, c’est Björk et Madonna qui le repèrent, deux artistes en pointe avec ce qui se passe en France dans la mode. Il signe ses premières pochettes d’albums puis ses premiers clips, qui deviennent cultes.

Manu : Rappelez-vous NTM, les Red Hot, MC Solaar… tu nous en as parlé, Fanny, dans les précédents épisodes de Radio K7.

Fanny : Ouep ! Ce qui distingue Stéphane Sednaoui, c’est sa capacité à capturer l’essence d’un artiste et à la traduire en visuels uniques. Shirley Manson décide de faire appel à lui dès le premier album de Garbage pour prendre des photos du groupe, affiner leur image et réaliser le clip du single « Queer ». On va écouter ce qu’elle dit de lui, dans une interview que j’ai trouvée sur YouTube :

INSERT — Shirley Manson à propos de Stéphane Sednaoui

« Il semble capable de cerner la personnalité de l’artiste et de créer des photos et des vidéos qui sont absolument sur mesure pour cette personne ou ce groupe. Et je pense que c’était flagrant quand on a travaillé avec lui : il a en quelque sorte défini pour nous l’identité visuelle de Garbage, parce que nous, on n’en avait aucune idée (…) et sans Stéphane, je ne sais vraiment pas si notre groupe aurait connu un tel succès à l’époque. Ça peut sembler exagéré, mais je crois sincèrement que c’est la vérité. »

Avec Garbage, Stéphane Sednaoui arrive à capturer l’ambivalence du groupe, composé de trois nerds de studio et d’une chanteuse magnétique qui revendique son côté glamour et théâtral.

Pour Shirley Manson, c’est une manière de défier les stéréotypes de l’industrie musicale, dominée par les hommes. Elle porte des robes moulantes, des manteaux en léopard, des bottes en cuir, et une dose d’eyeliner à faire pâlir Brian Molko.

Tout ça en étant prise au sérieux en tant qu’artiste. Trop badass la meuf !!

Manu : Bon, d’accord, Sednaoui a posé les bases, et il va réaliser aussi le clip du single « You Look So Fine », sorti en 1999. Mais je crois que c’est une autre vidéo que tu as préféré décrypter pour nous aujourd’hui ?

Fanny : Oui, on va parler de « Push It », le premier single de l’album, et de son clip réalisé par Andrea Giacobbe : un ovni visuel qui a marqué les esprits.

INSERT — Garbage, « Push It »

Andrea Giacobbe, c’est un photographe italien connu pour son travail expérimental et surréaliste. C’est à lui qu’on doit, entre autres, le générique culte de l’émission Tracks sur Arte, ainsi que des clips pour Atari Teenage Riot ou Nine Inch Nails. Garbage l’a choisi après avoir vu la vidéo de « Dirt » qu’il a faite pour Death in Vegas, un truc futuriste, intemporel, et ultra-travaillé en post-production.

Et pour « Push It », Giacobbe voit les choses en grand : un budget pharaonique (entre 400 000 et 750 000 dollars, selon les sources), un tournage sur 4 jours à Los Angeles et une équipe digne d’un blockbuster.

Alors je préviens, si vous aimez les scénarios linéaires, fuyez ! Le clip est une succession de scènes bizarroïdes, inspirées par le cinéma de Fellini ou les séries télé Twilight Zone et Au-delà du réel.

On y voit Shirley Manson dans des situations absurdes : genre dans un supermarché, en train de faire ses courses avec un compagnon dont le visage est brouillé comme une vieille télé ; puis dans une cuisine, où elle fait la vaisselle en chantant « Don’t worry, baby » à un homme en costume-cravate… qui a une ampoule à la place de la tête (clin d’œil au peintre René Magritte).

Une tripotée de personnages étranges défilent à l’écran : des écoliers qui traquent Shirley avec un émetteur vidéo, des nonnes agressives qui attaquent son compagnon, un cerf empaillé (qui a failli causer un accident de voiture pendant le tournage, d’ailleurs), des jumeaux aliens reliés par la tête, ou encore un officier de marine qui se lèche le pied.

Manu : Ça ressemble à un clip qui aurait pu être fait pour Marilyn Manson plutôt que Garbage !

Fanny : Oui, la vibe est vraiment dark et dérangeante, un peu à la Silent Hill. Niveau technique, il y a plusieurs types de pellicules qui ont été utilisées pour créer différentes ambiances : du sépia pour le côté années 70, du noir et blanc pour le côté vieille série télé, des couleurs inversées pour un rendu psychédélique, du Technicolor pour les scènes au look vintage.

Au début, le groupe n’a pas été très convaincu par le premier montage livré. Butch Vig a même dit : « C’était plat, l’éclairage n’était pas flatteur… Mais Giacobbe nous répétait : “Ne vous inquiétez pas, ce n’est que la toile sur laquelle je vais peindre.” »

Et effectivement, après la post-production, avec tous les effets spéciaux ajoutés, le clip est devenu une œuvre à part entière.

Toutefois, malgré ses 8 nominations aux MTV Video Music Awards de 1998, « Push It » ne remporte aucun prix. C’est peut-être la preuve qu’il n’y a pas que Butch Vig que ce clip laisse dubitatif… moi aussi j’avoue.

Manu : Tu crois que c’est le côté trop barré qui leur a coûté la statuette ? En tout cas, une chose est sûre : avec cette pochette en 3D, l’influence de Sednaoui et ce clip étrange, Garbage a vraiment marqué les années 90 au niveau visuel.

Fanny : Oui, c’est pas pour faire du chauvinisme, mais j’avoue que c’était une énorme surprise en faisant mes recherches de voir à quel point la France avait pu influencer Garbage, que ce soit via la photographie ou via la mode avec Agnès b.… Je m’en serais jamais doutée. Comme quoi ça sert à quelque chose de faire ces épisodes de Radio K7 😊 Cocorico !

Manu : Merci Fanny pour cette plongée dans l’image de Garbage ! Et ce que tu dis est encore plus vrai que tu ne le penses : Version 2.0 a même été n°1 des ventes en France, devant Zazie et Pascal Obispo ! Qu’on embrasse et qu’on fera, je l’espère, bientôt dans un prochain Radio K7 🙂

À PROPOS DE RADIO K7 PODCAST

Chaque mois dans Radio K7 on discute d’un album avec mes copains autour d’une table, parfois avec des invités comme Pénélope Bagieu ou Nicolas Berno. Il y a des chroniques et des débats, on s’interroge sur l’histoire du disque : comment il a été produit, ce qui a fait son succès, et puis finalement ce qu’on a envie d’en retenir 20 ou 30 ans plus tard.

Le 5 janvier 2020, Radio K7 est devenu le premier podcast indépendant sur la musique en France au classement Apple Podcast !

« On veut redécouvrir les 90s, apprendre des trucs et se marrer. »

Manu, Fanny, Olivia et Grégoire

“ Le but de ce podcast c’est de redécouvrir la bande-son des nineties. Parce que c’était celle de notre adolescence, qui a marqué toutes nos premières fois. C’était une période où la musique a commencé à prendre une grande place dans nos vies, avec les groupes qui ont forgé notre identité mais aussi nos plaisirs coupables. “